Perspective du monde futur
Par le Rav Eliahou Elkaïm
Pour parvenir à vaincre cette partie de nous-même qui est attirée par la faute, l’homme peut avoir recours à une motivation par l’intérêt. Même si le but à atteindre est de servir son Créateur par amour uniquement…
רבי אומר : איזוהי דרך ישרה שיבר לו האדם ? כל שהיא תפארת לעושה ותפארת לו מן האדם. והוי זהיר במצוה קלה כבחמורה, שאין אתה יודע מתן שכרן של מצוות. והוי מחשב הפסד מיצוה כנגד שכרה, ושכר עברה כנגד הפסדה.
«Rabbi disait : Quel est le droit chemin que l’homme doit choisir ? Tout chemin dont peut s’honorer celui qui le prend, et pour lequel il est honoré par les autres hommes. Sois attentif à un commandement facile comme à un commandement difficile, car tu ne connais pas la rétribution des commandements. Compare ce que tu pourrais perdre en faisant une bonne action avec la récompense qu’elle te procurera, et compare les avantages que tu obtiendras en faisant un pêché avec la perte que tu en subiras.»
(Chapitre 2, Michna 1)
Dans le Dvar Thora de la semaine dernière, nous avons recherché les différents critères selon lesquels l’homme pourrait être amené à hiérarchiser les commandements, ce que Rabbi déconseille fortement.
Nous avons également cité le Midrach qui explique pourquoi la Thora n’a pas dévoilé la récompense relative à chaque commandement.
Nous avons également mentionné le Maharal qui réfute l’interprétation courante des termes : ‘facile’ (kala) ou ‘difficile’ (‘hamoura), dans le sens que tel ou tel commandement est plus moins facile à accomplir.
Pour lui, la facilité et ou la difficulté sont relatifs et dépendent de nombreux facteurs extérieurs à la mitsva elle-même.
Ces notions ne peuvent donc pas définir de façon absolue l’importance d’une mitsva.
L’acte d’une mitsva en soi est considéré comme l’une des preuves d’amour que l’home porte envers son Créateur, et cela ne dépend pas de l’importance de la mitsva accomplie.
Surmonter la difficulté que l’on rencontre pour accomplir un commandement est un mérite en soi, un mérite supplémentaire.
Lorsque Rabbi emploie le terme ‘facile’ (kala) et ‘difficile’ (‘hamoura’), cela concerne une mitsva (‘hamoura) dont l’accomplissement repousse celui de l’autre (kala) à un temps ultérieur.
Pourquoi dans ces conditions ne pas supposer que la rémunération de l’une dépasse celle de l’autre ?
Le Maharal nous éclaire sur ce point :
« La raison véritable (du secret fait sur la rémunération précise de chaque mitsva, ndlr.) est que le salaire des commandements est en réalité le résultat de la mitsva en tant qu’acte, qui crée une proximité (dvékouth) avec le Créateur.
C’est la nature de cette proximité qui définira l’importance de la récompense divine.
Or, tous les paramètres que l’homme peut utiliser pour mesurer l’importance d’un commandement ne peuvent dévoiler la teneur de cette proximité, qui dépend d’éléments connus seulement par le Créateur. » (Dere’h Ham ibid.)
Faire ou ne pas faire, telle est la question
Maïmonide poursuit l’interprétation de notre Michna.
D’après lui, le conseil de comparer la perte et le gain entraînés par une bonne action ou un pêché est le complément de ce qui a été dit pluis haut et pour lui, Rabbi ne fait qu’un seul développement.
Il explique que Rabbi vient ajouter ici un nuance. En effet, et nous l’avons déjà vu, la Thora ne donne pas d’indication sur la rémunération des commandements posifits (assé : tu feras).
Pourtant, elle le fait pour quelques cas rares : dans le cas des lois positives sur lesquelles la Thora fixe le châtiment en cas de transgression.
Il s’agit notamment de la circoncision (brit mila) et du sacrifice Pascal dont le châtiment pour celui qui ne les accomplit pas est le retranchement (kareth).
Ou encore l’obligation de se reposer Chabbath, dont la transgression (en effectuant des travaux interdits), implique la peine de mort.
Du châtiment réservé à la transgression de ces commandements, on déduit facilement la hiérarchisation des récompenses.
Ces indications nous permettent dans ces cas précis de hiérarchiser ces commandements positifs.
Toujours d’après Maïmonide, le conseil de comparer le rapport perte/gain pour les pêchés permet de définir un nouvel élément : les différents niveaux de la rémunération divine pour celui qui s’est abstenu de commettre un pêché.
On notera qu’il n’était pas évident que l’homme, lorsqu’il ne commet pas de pêché, reçoive une récompense, outre le fait de ne pas être puni.
Il ajoute que la récompense pour s’être abstenu de fauter peut être évaluée en fonction du châtiment qui aurait été envoyé si l’homme avait failli.
La récompense de cette non transgression s’établit en fonction du châtiment que cet homme aurait mérité s’il avait fauté.
Et on le sait, la Thora précise pour la plupart des interdictions (lo taassé : tu ne feras pas), le châtiment réservé à celui qui les enfreint.
Nous avons donc une idée des différents niveaux de la rémunération divine pour celui qui respecte les interdictions de la Thora.
Maïmonide poursuite en disant que la même idée de base se retrouve dans le Talmud (Kiddouchine 39b) :
« Celui qui s’abstient de faire un pêché sera rémunéré comme s’il avait accomplit un commandement. »
Le Maharal cite lui aussi ce passage du Talmud, mais l’interprète dans un sens différent.
Tous les plaisirs de la vie
Il suit le raisonnement qu’il avait tenu pour les commandments positifs : il avait expliqué que l’effort et la participation fiancière que l’on investit pour accomplir une mitsva suscitent une récompense divine, distincte de celle accordée pour la mitsva elle-même.
De la même façon, s’abstenir de commettre une faute implique également une rémunération, qui ne se mesure pas en fonction de la gravité de la faute, mais seulement en fonction de l’effort fourni pour surmonter la tentation.
Car cet effort est considéré comme un mérite en soi.
Pour preuve, il amène la suite du texte du Talmud, où il est précisé que cette rémunération ne sera accordée que dans le cas où un home a été mis à l’épreuve, et qu’il est parvenu à la surmonter.
La rémunération est donc bien la conséquence de l’effort et non du respect de la loi en soi.
Le Maharal, ainsi que Rabbénou Yona, ont une approche différente de Maïmonide pour expliquer le conseil de Rabbi de comparer le gain et la perte entraînés par l’accomplissement d’une mitsva.
« Même si tu sens que l’effort à fournir ou que le plaisir auquel tu dois renoncer sont importants, garde toujours à l’esprit la rémunération divine qui te seras accordée si tu accomplis la mitsva et renonce à la faute.
Car même si personne ne connaît la mesure exacte de la récompense, du simple fait qu’elle sera accordée à l’homme dans l’au-delà (Olam Haba), elle entre dans le domaine de l’infini, et dépasse l’entendement humain. »
C’est ce qu’exprime la Michna plus loin :
« Une heure de béatitude dans l’autre monde est meilleure que tous les plaisirs de la vie » (Avoth 4-17)
Toutefois, il reste une interrogation intéressante.
On se souvient de la maxime d’Antigonos, au début du premier chapitre des Maximes des pères :
« Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent leur maître afin de recevoir un salaire. Soyez comme des serviteurs qui n’attendent aucune rémunération. » (1-3)
Comment Rabbi peut-il donc conseiller de s’encourager par l’espoir du salaire futur ?
Lorsque l’homme est confronté à la tentation et qu’il sent que le mauvais penchant (yetser hara) prend le dessus sur lui, il peut, et doit, utiliser toutes les armes dont il dispose.
Dans ce cas, il doit tout mettre en œuvre, y compris une motivation par le salaire à venir.
Après avoir dépassé ce stade, une fois l’épreuve passée, il pourra chercher à développer en lui l’amour désintéressé pour D.ieu, qui fait agir sans rechercher une récompense.
L’auteur du Tossafoth Yom Tov ajoute, comme nous l’avions mentionné ad hoc (Dvar Thora année 5764 p. 93), qu’Antigonos décrit un niveau spirituel élevé auquel il faut aspirer.
Cela ne signifie pas que celui qui n’a pas encore atteint ce niveau n’a pas de mérite.
Rabbi s’adresse à tous, donnant des directions qui permettent à chacun de surmonter les épreuves que nous tend cette partie de nous-même qui est attirée par la faute et que l’on appelle le mauvais penchant.
Chabbath Chalom
|