| Parachat Kedochim
La sainteté
Une exigence universelle ?
Par le Rav Eliahou Elkaïm
La sainteté semble être transcendante,
lointaine et impalpable, apanage des justes, et éloignée
de nous, trop inscrits dans le monde matériel. La Thora nous
dit exactement l’inverse…
« L’Eternel parla à Moïse
en ces termes : ‘Parle à toute la communauté
des enfants d’Israël et dis-leur : ‘Soyez saints
car Je suis saint, Moi, l’Eternel votre D.ieu’ »
(Lévitique 19 ; 2).
Rachi précise que ce verset nous apprend
que cette parole fut prononcée devant toute l’assemblée,
car la plupart des lois fondamentales de la Thora en dépendent.
D’après certains de nos maîtres,
il s’agit de l’une des 613 mitsvoth, ce qui implique
que chaque Juif est en devoir de l’accomplir.
D’autres, comme Maïmonide (Sefer
hamitsvoth Chorech 4)ou Na’hmanide, ne considèrent
pas cet ordre comme étant assez circonscrit, et ne l’intègrent
pas aux 613 mitsvoth.
Quoiqu’il en soit, et selon tous les avis,
cet ordre général s’adresse à tout le
peuple d’Israël, et engage chacun à l’accomplir.
Mais quelle est la véritable signification
de ce concept ? Et quel est le sens des paroles : « …car
Je suis saint, Moi, l’Eternel votre D.ieu » ?
Dans son commentaire, Na’hmanide cite le
Sifra, qui précise l’intention de la Thora, intention
contenue dans le terme kedoucha, sainteté : soyez saints
signifie ne soyez pas attachés au matériel (perouchim).
La même interprétation revient dans
le Sifra à propos du verset : « Vous devez vous sanctifier
et rester saints, parce que Je suis saint » (Lévitique
11 ; 44).
Le Sifra commente : « De la même façon
que Je suis saint, vous devez l’être aussi. De même
Je suis détaché du matériel (parouch),
vous devez l’être aussi » (ibid.).
D’après Na’hmanide, à
travers cet ordre, la Thora nous demande de comprendre les intentions
véritables du Créateur, outre le respect des consignes
de D.ieu, qui nous a interdit les aliments impurs et les relations
prohibées.
Cette volonté divine de nous éloigner
de tout ce qui pourrait porter atteinte à la pureté
physique de l’homme, cache un désir plus profond d’élever
l’homme, et son âme.
Générosité sans limite
Dans le cadre même des plaisirs permis et
des limites fixées par la Thora, un homme peut perdre toute
valeur morale (devenant ainsi un naval),
s’il recherche les plaisirs matériels, et s’engage
dans la course sans fin de la consommation.
La sainteté dont il est question dans notre
verset est le détachement (perichout),
qui entraîne une séparation de l’homme de la
masse inculte et vulgaire.
Son élévation viendra précisément
de ce non-attachement au matérialisme : c’est l’essence
de la sainteté (kedoucha).
La même idée est reprise par la Thora
concernant toutes les interdictions d’ordre social, comme
ne pas voler, ne pas tromper…
Car la Thora conclut l’énumération
de ces lois en disant : « Fais ce
qui est juste et agréable aux yeux du Seigneur »
(Deutéronome 6 ; 18).
Encore une fois, Na’hmanide interprète
ces paroles comme un ordre général exhortant l’homme
à comprendre l’intention véritable du créateur.
D.ieu ne demande pas à l’homme de
respecter ces lois dans le seul but de protéger la société,
mais également dans celui de s’élever pour Lui
ressembler, par sa droiture absolue et sa générosité
sans limite (Na’hmanide ibid.).
Le Sforno ajoute que cette mitsva d’être
saint, vient préciser le sens de toutes les autres qui l’ont
précédée, à savoir les interdits alimentaires
ou les unions prohibées, ainsi que l’obligation de
s’éloigner de tout ce qui est impur.
A travers toutes ces lois, le but du Créateur
est que nous lui ressemblions le plus possible, car telle fut Sa
volonté lors de la création :
« D.ieu dit : ‘Faisons
l’homme à notre image, à notre ressemblance
» (Genèse 1 ; 26).
Transcender le matériel
La sainteté est comme une échelle.
Elle a pour point de départ ce détachement (perichout),
et possède des niveaux infinis. Cette sainteté donne
un sens véritable à la vie de chaque Juif.
Nos maîtres développent d’autres
aspects de ce concept de sainteté, aspects qui complètent
les paroles de Na’hmanide.
A cette occasion, nous citerons notamment l’interprétation
d’un géant en Thora, qui vécut avant-guerre,
Rav Shimon Y. Schkop zatsal, Roch Yéchivat Grodna, dans l’introduction
de son ouvrage « Chaaré
Yocher ».
Ce dernier cite un Midrach au début de
notre paracha.
Le Midrach s’interroge : « La sainteté
que l’on nous demande d’atteindre est-elle au même
niveau que celle du Créateur ? A cela, le verset répond
: « Je suis saint, et ma sainteté dépasse la
vôtre » (Vayikra Rabba 24)
La question même du Midrach nous laisse
perplexe. Le détachement que l’homme peut atteindre,
même si c’est à un degré extraordinaire,
peut-il seulement être comparé à celui de D.ieu,
qui n’a pas de forme matérielle ?
Mais la réponse du Midrach définit
la sainteté de D.ieu comme supérieure à celle
de l’homme, laissant entendre qu’il s’agit bien
de la même notion, pour D.ieu ou pour les hommes.
Pourtant, ce détachement du Créateur,
transcende totalement le monde matériel, ce qui ne peut être
le cas de l’humanité, inscrite par sa nature dans le
matériel.
Rabbi Shimon Shkop sort de la problématique,
et explique que l’un des sens de sainteté (kedoucha)
est hekdech, qui signifie être réservé à
un but particulier.
Quel est ce but ? La Thora nous demande d’orienter
toute notre énergie, nos capacités, nos dons et notre
volonté vers le Bien de l’humanité en général
et de la communauté des Juifs en particulier.
Ce but peut être rempli par le soucis du
bien-être matériel des autres, mais aussi par la recherche
constante du salut spirituel de l’humanité.
Même quand l’homme jouit des plaisirs
de ce monde, évidemment dans le cadre des plaisirs permis,
il doit toujours garder à l’esprit ce but, et avoir
comme intention unique de pouvoir servir Son créateur, dans
les meilleures conditions, physiques et morales possibles.
C’est là la véritable sainteté,
et le détachement du matériel, dont parle Na’hmanide
en est le moyen.
Si l’on est trop assujetti au monde matériel,
par ses propres plaisirs et son « moi », on ne peut
devenir réellement altruiste.
Le Bien commun de l’humanité
A l’instar de D.ieu, qui a créé
le monde dans le but unique de prodiguer Sa bonté, et cela
sans aucun intérêt personnel, l’homme doit développer
au maximum en lui cette capacité de don.
Nous pouvons désormais comprendre les mots
du Midrach.
La sainteté demandée à l’homme
est effectivement de la même nature que celle de D.ieu. Il
lui est demandé d’agir sans but personnel, en recherchant
le Bien absolu.
Mais le Midrach nous précise que même
si la sainteté qui est demandée à l’homme
possède une certaine analogie avec celle de D.ieu, l’homme
ne parviendra jamais au niveau du Créateur.
L’homme possède son « moi »,
qui est à l’origine de toutes ses volontés et
aspirations. Il ne peut donc agir de façon absolue.
En revanche, il peut utiliser l’ambition
innée qui a été placée en lui, dans
l’optique de servir la communauté des hommes, en recherchant
leur bien.
Il peut utiliser son « moi » et sa
volonté propre pour faire le Bien et aider le reste des hommes.
L’homme doit se considérer comme
le gérant de toutes les capacités qui ont été
déposées en lui : il a la responsabilité de
les utiliser pour le Bien commun, matériel et spirituel de
l’humanité. Là se trouve la sainteté
(kedoucha).
Une deuxième texte du Midrach apporte un
éclairage supplémentaire.
« Soyez saints : cela nous apprend que si
l’homme se sanctifie, D.ieu réagira en disant : ‘Je
considère cet acte comme si vous m’aviez Moi-même
sanctifié’ » (Sifra ibid.)
Rav Shmouel Rozovsky
zatsal, Roch Yéchivat Ponievezh, dans son ouvrage
Zi’hron Chmouel (p.566) cite le Malbim, qui interprète
les mots du Sifra.
L’homme qui se sanctifie s’élève
au dessus des contingences matérielles, pouvant ainsi se
consacrer à tout ce qui touche le domaine spirituel.
Celui-là méritera que D.ieu se comporte
aussi avec lui sans tenir compte des contingences matérielles.
Notre ancrage dans le monde matériel limite
notre vision, et empêche D.ieu de se comporter avec nous en
dehors de loi naturelles.
Sanctifier D.ieu, c’est permettre qu’Il
agisse dans notre monde en dévoilant Sa puissance infinie,
qui n’est bien évidemment limitée par aucune
loi naturelle.
Celui qui se sanctifie, comme on l’a vu
en se détachant en partie du monde, de la course vers les
plaisirs matériels, allant à l’encontre de sa
nature, méritera que D.ieu agisse envers lui par un comportement
qui se place au dessus des contingences naturelles (Hanhaga
nissit), s’apparentant à des miracles.
Plus l’homme s’élève
et se détache de l’avilissement au matériel,
plus il mérite de voir ses initiatives et son accomplissement
personnel réussirent de façon irrationnelle. Là
se trouve la véritable sanctification du Nom divin.
Le Rav Rozovsky développe cette idée
en parlant du Rav de Ponievezh, qu’il avait assisté
pendant plus de vingt-cinq ans, et sur lequel il pouvait témoigner
qu’il avait su dépasser toutes les contingences matérielles,
que ce soit son grand âge, son grand malheur familial (après
la Shoah), ainsi que les problèmes financiers apparemment
insurmontables pour rebâtir un monde de Thora.
Ainsi, il avait vu un homme atteindre la sainteté
et bénéficier de l’aide miraculeuse de D.ieu,
à chacun de ses pas.
On le voit, la sainteté
ne concerne pas une élite triée sur le volet ou douée
d’un caractère et d’un tempérament exceptionnels.
La sainteté est
accessible par tous et c’est le message de la Thora : l’homme
peut toujours s’élever et se rapprocher de D.ieu en
développant en lui la véritable sainteté, celle
qui lui permettra de vivre ce monde, non pour sa propre jouissance
mais pour rendre meilleure l’humanité toute entière.
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