| Parachat Ki Tissa
Une arme redoutable
Par le Rav Eliahou Elkaïm
La Thora nous livre les secrets pour lutter, à
armes égales, contre nos mauvais instincts, qui profitent
des situations difficiles pour nous faire chuter.
La faute du veau d’or, qui eut lieu peu après la
révélation au mont Sinaï, et qui aura de lourdes
conséquences pour tout le peuple juif jusqu’à
la fin des temps, est décrite dans la paracha
de cette semaine.
Une lecture superficielle des textes pourrait nous amener à
mal comprendre nos ancêtres et à mal les juger.
Comment ceux-là même qui, après avoir chanté
devant la mer ouverte des louanges à D.ieu qui les avait
sortis d’Egypte, ceux-là mêmes qui avaient déclaré
le célèbre « Naassé
venichma » (« nous ferons puis nous comprendrons
», emblème de la soumission totale au Créateur),
comment ont-ils pu, si peu de temps après, se rebeller et
faire volte face si outrageusement ?
Les enseignements de nos Sages vont nous aider à mieux
cerner l’épreuve de nos ancêtres et à
comprendre leurs véritables intentions.
Nahmanide, qui suit à quelques nuances près l’opinion
de Rabbi Avraham Ibn Ezra, affirme d’emblée qu’il
est inconcevable que le peuple juif ait voulu substituer un objet
physique, auquel ils auraient attribué leur libération,
à D.ieu.
En effet, ils avaient certainement encore à l’esprit
les mots du décalogue : « Je
suis l’Eternel ton D.ieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte,
d’une maison d’esclave » (Exode 20 ; 2).
En fait, c’est à un tout autre niveau que se situaient
leurs préoccupations quand ils dirent à Aaron : «
Allons, fabrique-nous des dieux qui marcheront
devant nous, car voici Moïse, l’homme qui nous a fait
monter du pays d’Egypte, nous ne savons ce qu’il est
devenu » (Exode 32 ; 1).
Le terme Elokim (dieux) ne doit pas être compris dans le
sens d’une divinité proprement dite.
Les Juifs à ce moment précis de l’histoire,
réclamaient plutôt un intermédiaire à
travers lequel serait transmis le message divin.
La formulation employée par les Juifs quand ils mettent
en regard et en parallèle Moïse et les dieux réclamés,
ne laisse aucune ambiguïté à ce sujet.
En effet, le peuple juif n’a jamais considéré
Moïse comme un dieu mais comme le simple porte-parole du message
divin. Et c’est bien, dans leur esprit, et dans leurs paroles,
Moïse qui doit être remplacé.
Des intentions pures
Pourquoi avoir choisi un bœuf comme image symbolique ?
Au moment de la révélation sinaïtique, le peuple
juif a perçu les secrets de la divinité, et il a vu
l’image d’un bœuf, l’un des quatre symboles
qui figurent sur le char céleste (cf. Ezechiel 1 ; 10).
A travers la même représentation matérielle,
ils ont cru pouvoir recevoir le message divin (Na’hmanide
Exode 32 ; 1).
Deux textes de nos maîtres dans le Midrach montrent sans
équivoque que les intentions du peuple d’Israël,
ne voyant pas Moïse revenir, n’avaient aucun rapport
avec l’idolâtrie.
Le premier Midrach s’exprime ainsi :« Rabbi Lévy
dit : ‘Pendant qu’Israël était en train
de forger le veau d’or ici-bas, comme il est écrit
: ‘Il le prit de leurs mains, et il
le forgea dans un moule’ (Exode 32 ; 4), D.ieu était
en train de forger, au ciel, les tables de la loi pour leur transmettre
les commandements de vie, comme il est écrit :
‘Et il donna à Moïse,
lorsqu’Il eut achevé de parler avec lui sur le mont
Sinaï, les deux tables de témoignages’
(Exode 31 ; 18) » (Midrach Tan’houma chapitre 14).
D.ieu a donc continué de forger les tables de la loi pendant
la fabrication du veau d’or !
Cela est absolument inconcevable si l’on considère
la faute du veau d’or comme étant celle de la véritable
idolâtrie.
Un deuxième Midrach montre que Moïse avait lui aussi
perçu les intentions véritables du peuple : «
Moïse implora l’Eternel son D.ieu
» (Exode 32 ; 11).
Rabbi Néhémie dit : ‘Lorsqu’Israël
commis cet acte, Moïse implora D.ieu et telles furent ses paroles
: ‘Maître de ce monde, ils t’ont créé
une aide et tu es en colère contre eux. Ce veau qu'ils ont
forgé va t'aider : Tu fais briller le soleil et lui fera
briller la lune’(…) » (Midrach Chemot Rabba 43
; 6)
En fait, c’est seulement le lendemain que la terrible faute
va être commise par ceux qui vont se prosterner devant ce
veau. Les mots de D.ieu s’adressant à Moïse sont
sans ambiguïté.
« Ils se sont fait un veau en métal
; ils se sont courbés devant lui, ils ont fait des
sacrifices pour lui, et ils lui ont dit : ‘Voilà
tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter du pays
d’Egypte » (Exode 32 ; 8).
Seulement une infime partie du peuple, ainsi que le erev rav (personnes
non-juives qui ont suivi le peuple d’Israël au moment
de la sortie d’Egypte) va sombrer dans l’idolâtrie.
Mais malgré leurs bonnes intentions, il y eut une faute
de la part de toute la communauté d’Israël : cette
faute consista dans le fait de vouloir créer un intermédiaire
sans en avoir reçu l’ordre formel de D.ieu.
Pas à pas
Cela a également entraîné qu’ils n’évaluent
pas à sa juste mesure le danger que cela représentait
pour ceux qui étaient moins solides dans leur foi et dans
leur compréhension de D.ieu, et qui pouvaient, à cause
du veau d’or, tomber dans la véritable idolâtrie.
Une petite minorité va en effet sombrer dans cette erreur
(cf. Ibn Ezra ibid.) mais la faute sera malgré tout attribuée
au peuple dans son ensemble, exceptée la tribu de Lévy
qui n’a pas participé à cette initiative.
Pourtant, une règle transmise par nos maîtres semblent
contredire le déroulement de cet épisode du veau d’or.
Cette règle est exprimée dans le Talmud : «
Telle est la méthode du mauvais penchant (yetzer hara) :
aujourd’hui, il invite à faire un premier pas vers
la faute. Une fois ce pas franchi, il demande le lendemain d’en
franchir un deuxième. Etape après étape, il
peut parvenir à faire adorer des idoles » (Chabbath
105b)
On ne peut concevoir que d’un moment à l’autre,
un juste puisse succomber à toutes les tentations.
Dans le cas du veau d’or, comment comprendre qu’en
un seul jour, toutes les barrières aient été
franchies pour déboucher sur un véritable culte d’une
sculpture de métal ?
La veille, le peuple d’Israël était encore sous
l’impression extraordinaire de la révélation
au Sinaï.
C’est d’ailleurs ce que fait remarquer D.ieu à
Moïse : « Ils se sont promptement
écartés de la voie que je leur avais prescrite
» (Exode 32 ; 8).
Comment comprendre un changement si rapide ?
Il nous faut d’abord retracer le déroulement des
événements. Et Rabbi Haïm Chmoulevitz (Si’hot
Moussar volume 1 page 41) nous fait découvrir le secret de
cette chute vertigineuse.
La sixième heure
« Le peuple vit que Moïse tardait
à descendre de la montagne, et il s’attroupa autour
d’Aaron, lui disant:
‘Allons ! Fabrique-nous des dieux
qui marcheront devant nous, car voici Moïse, l’homme
qui nous a fait monter du pays d’Egypte, nous ne savons ce
qu’il est devenu’ » (Exode 32 ; 1)
Nos maîtres expliquent que le terme bachech, traduit par
‘tardait’, est composé de deux mots : ba et chech,
littéralement : est arrivé la sixième (heure).
Juste avant de partir au sommet de la montagne, près des
cieux pour recevoir les tables de la loi de D.ieu Lui-même,
Moïse a dit au peuple qu’il reviendrait après
quarante jours, dans les six premières heures de la journée.
Le calcul des quarante jours a été mal compris par
le peuple juif.
Le quarantième jour, le Satan vint et déclencha
un tumulte dans toute la création : l’obscurité,
des nuages noirs et épais, et un brouillard dense enveloppèrent
le peuple juif.
Le Satan s’adressa à eux : « Où est
votre maître Moïse ? »
Ils répondirent : « Il est monté aux cieux
»
Mais la sixième heure est déjà écoulée,
répliqua le Satan, qui devant le silence des Juifs, leur
montra l’image du lit mortuaire de Moïse.
C’est la raison pour laquelle le peuple s’exprima
ainsi « Car voici Moïse, l’homme qui nous a fait
monter du pays d’Egypte… » (Talmud Chabbat 89a)
C’est dans ce déroulement si particulier des événements,
explique Rabbi ‘Haïm Chmoulevitz, que se trouve l’explication
de cette chute vertigineuse.
Dans une situation normale, le yetzer hara ne peut agir que par
étapes.
Mais ici, il a créé une situation totalement bouleversante
pour le peuple juif.
Le Satan a montré aux Juifs qu’ils étaient
désormais seuls, privés de celui qui avait été
leur guide physiquement et moralement.
Le monde est plongé dans les ténèbres.
Ce peuple isolé de tous, comptant près de trois
millions de personnes dont femmes et enfants, devra à présent
affronter seul le désert aride et ses dangers.
C’est dans ce contexte, où la peur et l’effroi
devant un avenir incertain s’installent dans le cœur
de chacun, que le Satan a les mains libres pour faire chuter les
Juifs du haut de la révélation sinaïtique aux
abysses de la faute du veau d’or.
Une phrase du Talmud illustre cette idée : méigra
rama lébira amikta : d’une haute terrasse aux
tréfonds d’un puits.
L’arme la plus redoutable du Satan est de créer une
situation où l’homme est totalement désemparé
: privé de ses repères, il est à la merci de
toutes les tentations.
Actualité brûlante
Nous retrouvons la même idée dans la Méguila
de Ruth.
Orpa et Ruth (qui avaient épousé deux frères,
morts tous les deux) suivirent leur belle-mère Noémie.
Noémie, ne voulant pas les emmener dans son pénible
chemin d’exil, leur dit :
« Rebroussez chemin et que chacun
rentre dans la maison de sa mère. Puisse le Seigneur vous
rendre l’affection que vous avez témoigné aux
défunts et à moi-même.
(…) Elle les embrassa, mais elles élevèrent
la voix en sanglotant, et lui dirent :
« Non, avec toi nous voulons nous
rendre auprès de ton peuple. (…) Puis Orpa embrassa
sa belle-mère tandis que Ruth s’attachait à
ses pas » (Ruth 1 ; 8-15).
Devant le renvoi de Noémie, Orpa se résigna mais
Ruth ne céda pas.
Par la suite, Ruth va parvenir au summum de l’élévation
morale, devenant l’ancêtre de David haméle’h,
et donc du Messie.
Mais qu’est devenue Orpa ?
Le Midrach raconte : « La nuit qui suivit sa séparation
de Noémie, Orpa est tombée dans la débauche
la plus totale. Rabbi Tan’houma ajoute qu’elle s’est
même unie avec un chien » (Ruth Rabba 2 ; 20).
Le Talmud ajoute que le mot Orpa fait allusion à son comportement
déshonorant (Sota 42b).
Comment comprendre qu’après avoir sangloté
et supplié Noémie pour qu’elle accepte qu’elle
se joigne à elle dans le but de se lier au peuple juif, Orpa
ait pu tomber si bas, et si vite ?
Après avoir quitté Noémie, n’ayant
pas eu la force de caractère de lutter envers et contre tout
pour être liée au peuple juif, Orpa s’est sentie
désemparée, vidée de toute valeur.
Devant une telle situation, le yetzer hara a les mains libres
pour agir à sa guise et faire tomber une personne au plus
bas.
Rachi nous révèle encore un secret supplémentaire.
« Le peuple s’assit pour manger
et pour boire, puis ils se levèrent pour se divertir »
(Exode 32 ; 6) .
Sur ce verset, Rachi commente : « Le terme letsa’heq
signifie aussi la débauche. Il est utilisé dans ce
sens dans la Genèse (39 ; 17) pour l’épisode
de la femme de Potiphar.
Il signifie aussi le meurtre, comme dans Samuel II (14).
En effet, au moment de la faute du veau d’or, ‘Hour,
qui tenta de les empêcher de fauter, fut assassiné
» (Rachi ibid.).
Rabbi E.M. Bloch, l’auteur du Peniné Daat, explique
que le divertissement dont nous parle la Thora dans ce verset, était
effectivement l’origine des événements.
Une discussion théologique, même si elle peut amener
à des erreurs, ne devient dangereuse seulement quand l’ambiance
tourne à la dérision puis à la légèreté.
La porte est ouverte alors aux pires excès et toutes les
barrières peuvent être franchies.
Cet enseignement de la Thora est d’une actualité
brûlante.
On peut être confronté à des situations difficiles
et conflictuelles, où l’on se trouve désemparé
et dérouté, même dans le domaine familial ou
professionnel.
Celui qui sait que le yetzer hara utilise particulièrement
ce moment pour le perdre, évitera toute décision et
toute action déterminante, avant de retrouver son équilibre
et sa sérénité.
Dans le cas contraire, on peut déboucher sur une chute
morale vertigineuse, inconcevable dans des conditions normales.
Méigra rama lébira amikta
: d’une haute terrasse aux tréfonds d’un
puits.
L’enseignement de nos maîtres nous permet de lutter,
à armes égales, avec nos mauvais instincts…
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