| Parachat Berechit
Ruse du mal et sagesse de l’innocence.
Rav Moshé Tapiero
Ignorer ou minimiser l’emprise du mal sur
l’homme est pure utopie. Seul celui qui y adhère totalement
croit le méconnaître. Sur de lui dénier toute
réalité extérieure, il lui prête, à
son insu, le support de sa propre existence. Quiconque a su préserver
une certaine distance avec le mal reconnaîtra sans peine sa
puissance. Il admettra avec les Maîtres d’Israël
que sans l’aide du Créateur aucun homme n’aurait
raison de lui.
Car la liberté pour le mal ne dispute pas
au bien la maîtrise d’actes isolés de l’individu.
Il s’agit de bien plus que de simples tentations ponctuelles,
luttes épisodiques qui se répéteraient à
l’infini. Le conflit porte sur le tout du réel. La
question de la liberté est la décision de vivre dans
le réel contraignant ou de s’abandonner dans l’illusoire
douceur de l’imaginaire. Au regard de la liberté, l’égalité
de la valeur et de l’anti valeur n’a pas lieu. La puissance
du mal tient dans ce qu’il veut le tout, se pose comme substitut
du réel.
Ingérence du mal
La puissance du mal ne serait pas originelle.
Seule la consommation des fruits de l’arbre de la connaissance
aurait initié chez Adam le Yetser
Hara, la liberté pour le mal (Rashi). Pourtant le
premier des hommes a bien fauté, ce qui atteste d’une
effectivité du mal avant le péché ? Il faut
distinguer la possibilité du mal de l’ingérence
du mal dans la constitution du sujet.
Le héte
(la faute) est manquement à la condition de sujet créé.
Respecter sa propre créaturialité
c’est se définir intégralement en rapport à
la Volonté du Créateur. La liberté pour le
mal est possibilité d’un imaginaire qui présente
l’individu comme réalité indépendante
sans attache à la Parole créatrice. Possibilité
inscrite au cœur même de la constitution du sujet, conatus
dans laquelle l’occident a toujours reconnu l’ultime
dignité de l’homme.
Il ne s’agit pourtant que d’une seule
possibilité. Dans sa pureté originelle, Adam pouvait
encore ignorer superbement le mal, le méconnaître royalement.
Pur imaginaire, le mal ne résiste guère à l’épreuve
du réel.
Pour qui a succombé à la tentation,
le mal ne se donne plus comme simple possibilité théorétique.
La faute implique l’ingérence du mal dans la constitution
du sujet. Alors que sous la figure du serpent il se donnait comme
réalité extérieure, il s’immisce depuis
dans l’intimité du sujet. « Le serpent s’est
uni à la femme et l’a souillé ».
Désormais c’est le ‘moi’
qui désire le mal. Le moi pensant, le moi désirant
est investi par le mal. Chute de l’homme qui le condamne à
la mort.
Pureté du sujet
L’extrémisme de ce schéma
tragique n’est pourtant que leurre. Ultime ruse du mal que
de se faire passer pour définitif et radical. L’ingérence
du mal dans la stature du sujet n’est certes pas contestable.
C’est le même moi qui tends vers le bien qui cède
aussi à la tentation du mal. Structure mixte et ambiguë
du sujet où volonté du bien et liberté pour
le mal coexiste. Pour autant l’égalité n’est
jamais totale. En deçà de l’équivoque
du moi se tient le soi authentique.
La souillure qui marque l’homme reste en
définitive étrangère au sujet. L’immixtion
du mal n’atteint pas le noyau dur de la subjectivité,
point d’innocence et de pureté inaltérable.
Au regard de cette intériorité intangible le mal est
toujours extérieur. Les Maîtres d’Israël
signifient le Yetser Hara comme
El Zar puissance étrangère lui déniant
la dignité du soi.
Etrangeté radicale garante de toute liberté.
En deçà de la bipolarité du bien et du mal
se révèle la contrainte d’un bien premier et
originel marque de la créaturialité du sujet. Roc
d’innocence qui résiste aux pressions du mal et à
sa ruse malfaisante. Etre libre après une faute qui marque
l’homme et le livre à la gouvernementalité du
mal, c’est se savoir soumis à une contrainte plus radicale,
celle du Bien qui précède et fonde toute liberté.
Retour à soi
Comment donc surmonter la faute, se défaire
de la souillure du péché ? Avant de s’attaquer
à l’éradication du mal il faut revenir à
ce point d’innocence restaurer la dignité du soi en
révélant l’imaginaire du pseudo-du-moi.
Kippour, jour d’innocence et de pureté,
était le théâtre d’une étrange
cérémonie. On choisissait deux boucs totalement identiques
quant à leurs allures leurs âges et leurs prix. L’un
était introduit à l’intérieur du Beit
Hamikdash et sacrifié au nom de D.ieu. L’autre, portant
toutes les fautes d’Israël était envoyé
au lointain. Qu’est-ce-à-dire ?
A travers ces boucs dont le sang est semblable à celui de
l’homme se dessine l’aventure adamique. Deux boucs pour
dire les deux figures de l’humain : La première, authentique,
celle du sujet campé dans le réel. La seconde, relevant
du pur imaginaire, qui s’exerce dans la liberté pour
le mal. Identité parfaite des deux boucs pour dire la coexistence
permanente des ces deux figures dans chaque homme.
Ambiguïté désastreuse dans la
configuration du sujet.
Retrouver l’authenticité du soi nécessite
le discernement de ces deux figures, la levée de toute équivoque.
Séparer le moi de son pseudo, introduire le premier dans
la proximité divine pour ensuite seulement envoyer au lointain
toute faute commise. A qui entend encore le mal comme relevant du
moi aucune pureté n’est accessible.
En règle générale, le Yetser
Hara est défini comme Mélékh,
roi tout puissant qui exerce sa souveraineté sur l’homme.
Dans la liturgie de Kippour on évoque plutôt la Memchélét
Zadon, la domination tyrannique du mal. Mélékh
et Mochél ressortent
de deux types de gouvernementalité. La première est
acceptée et même suscitée par les sujets du
souverain alors que la seconde est imposée par le tyran.
La consistance du mal tient à ce que l’individu le
perçoit comme Mélékh.
N’est-ce pas son moi le plus profond qui semble désirer
le mal ! A Kippour s’offre la possibilité d’une
déhiscence à partir de laquelle l’illusoire
se dissipe. Le mal n’est que tyrannie. Sa gouvernementalité
n’est jamais acceptée par le moi authentique. Le pur
étranger sans aucune proximité réelle.
Est-ce dire que la faute n’a rien changée
? Certes pas. Le sujet est à jamais affaibli, sans cesse
exposé à une tentation à laquelle il a déjà
succombé. Lapétah Hatat
Rovetse.
Le mal se fait insistant, il
interpelle, frappe à la porte du moi. Minimiser sa puissance
c’est abdiquer. Il faut prendre garde de lui, s’en éloigner
tant que possible, fuir la tentation. Mais ces pratiques de sauvegarde
doivent s’enraciner dans une conscience claire de l’étrangeté
du mal et de l’innocence irréductible d’un moi
qu’aucune faute ne saurait altérer.
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