| Parachat Vayetsé
Le secret de l’amour
Rav Moshé Tapiero
Haine et amour
Deux femmes partagent la vie de Yaacov. Rahel
la bien aimée, mais qui n’a pas d’enfants et
Léa imposée par une ruse mais qui pourtant lui donnera
plus de huit enfants. Léa que Yaacov a accepté mais
qu’il hait (Bereshit 29,31) ! ! Etrange comportement peu compatible
avec la grandeur de cet homme. Lui tiendrait-il rigueur de sa ruse
cela ne peut justifier pareils sentiments.
Certes un autre verset nous rassure : ‘Yaacov
aimait Rahel plus que Léa’ (id. 29,30). Léa
est aussi aimée même si moins que Rahel. Pourtant le
verset suivant parle bien de haine !
Si longtemps Rahel est considérée
comme l’essentiel du foyer de Yaacov ce dernier reconnaîtra
au soir de sa vie la place primordiale qu’occupe Léa
(Midrach rabba vayetsé). Retournement surprenant dont il
faut entendre le sens.
La beauté de Léa
Rahel était belle alors que Léa
avait les yeux faibles (id. 29,17). Mais l’amour de Yaacov
ne doit rien a l’attirance physique.
Rahel insiste le texte lui est apparue près
d’un puits. Eternel puits qui raccompagne toute l’histoire
des patriarches. Abraham le premier creuse des puits. Itshak s’attachera
à rouvrir ces puits fermés par les Egyptiens et Yaacov
enfin qui d’un seul geste ôte la pierre qui obstruait
le puits laissant les eaux jaillir.
L’eau étanche la soif mais pour un
sujet en éveil il n’y a de soif que des Paroles du
Créateur. Soif des mots de Torah, de cette eau que les patriarches
font jaillir dans le monde. C’est au pied de ce puits que
Rahel apparaît comme jaillissant du plus profond des eaux
de la Torah. Tel est l’amour de Yaacov qui découvre
en elle la même soif de la parole divine.
Dans la faiblesse des yeux de Léa il faut
voir le signe d’une extrême pureté (parallèle
des racines rakh et zakh) . Yeux affaiblis par les pleurs et les
prières de Léa pour échapper à un mariage
avec Essav. Aînée des filles de Betouel elle était
destinée à épouser l’aîné
des garçons de Rivka. Mariage avec un mécréant
auquel elle ne voulait se résoudre et qu’elle réussit
à annuler à force de pleurs et de prières.
Pourtant selon le Midrach la ‘haine’
de Yaacov était générée par une certaine
ressemblance entre Léa et Essav. Il n’y a dans toute
la Torah d’hommes réellement haies que Essav et ses
disciples. La réticence de Yaacov procédait de ces
accointances qu’il devinait entre son épouse et ce
frère qu’elle avait pourtant radicalement rejeté
! qu’est ce à dire ?
La dualité du projet adamique
Essav est signifié dans le texte comme
le type même du mal. L’extrême opposé de
Yaacov. Mais en était-il toujours ainsi ? N’avait-il
pas place dans la reconstitution du projet adamique entreprise par
ses pères ?
Comment comprendre alors l’étrange
obstination de Itshak a livrer les bénédictions à
celui qui les utiliserait à si mauvais escient ! Ne reconnaissait-il
pas chez ce fils les symptômes pourtant évidents de
cette obédience au mal ?
Pour obtenir les bénédictions Yaacov
semble utiliser une ruse perfide. Il se donne l’aspect de
son frère et n’hésite pas à affirmer
à son père ‘je suis Essav ton fils aîné’.
La littérature occidentale ne lui pardonnera
pas ce geste. Elle n’aura de cesse de décrier la malhonnêteté
du père d’Israël. Mais l’occident ne lit
pas la Torah ! Trop attaché à l’esprit elle
méconnaît les secrets des lettres carrées.
Les Maîtres d’Israël dans une
analyse dont nous ne pouvons donner ici que les grands résultats
signifient une dimension noble d’un Essav authentique qui
devait initialement participer pleinement au projet adamique. A
Yaacov homme d’étude retiré dans sa tente Essav
devait apporter le soutien de l’homme des champs ouvert aux
périples du monde.
La structure adamique est essentiellement double.
Elle s’arrime dans l’étude et la recherche du
bien. En retrait loin du tumulte et des mensonges du politique,
elle inscrit le sujet dans l’espace de la subjectivité.
Mais cette intensité ainsi gagnée ne doit occulter
la nécessaire extension du sujet. Humanité en extension
qui s’étend dans tous les recoins de l’existence.
Sans l’homme des champs capable d’inscrire la Torah
de son frère dans les moindres interstices de la vie, la
Parole étudiée dans la maison d’étude
resterait lettre morte. Il n’y a de sainteté véritable
que celle qui méconnaît superbement l’hypocrite
dichotomie ente le saint et le profane. Rien n’échappe
au verbe divin, tout est occasion pour inscrire Sa parole dans le
monde et la vie.
Structure géminale du sujet qui devait
originellement être prise en charge conjointement par Yaacov
et Essav. Ce dernier présentait donc certaines accointances
avec la vie mondaine. Là résidait toute sa tâche
: retourner par un véritable labeur cette prédisposition,
puiser dans cette attache au monde la capacité de le transformer
de l’intérieur en y inscrivant le verbe produit dans
la tente de Yaacov. Itshak homme d’une extrême pureté
qui ne retenait du monde que sa beauté interprétait
les gestes d’Essav comme la marque de cette prédisposition
qu’il avait sans nul doute dépassée. Confronté
au monde et à ses tentations n’avait-il pas besoin
de l’aide des bénédictions !
Essav pourtant succombe à la tentation
s’adonne totalement aux plaisirs du monde, rompt avec son
frère et avec tout le projet adamique. Sans sa participation
ce dernier ne peut aboutir. Yaacov doit dès lors assumer
un double rôle, ajouter à sa tache celle de son frère.
S’installer dans l’étude mais s’attacher
aussi à inscrire la Torah dans le monde. Il lui faut alors
s’assurer la puissance des bénédictions qui
lui reviennent en droit pusiqu’il a acheter par l’assomption
de sa mission le droit d’aînesse. C’est sans ruse
ni turpitude qu’il annonce à son père ‘je
suis Essav ton fils aîné’. Désormais il
réalise l’Essav authentique.
Dimension universelle du couple
Léa était destinée à
seconder Essav dans sa participation au projet. Epouser un Essav
dévoyé ruinait sa vie. Par ses prières répétées
et ses pleurs incessants elle avait poussé à son maximum
sa haine du mal réalisant par là même sa mission.
Elle était prête pour épouser l’Essav
authentique, en la personne de Yaacov.
Yaacov préférait Rahel. Amour des
semblables dira le Zohar. Tous deux avait même mission, pareille
vocation. Léa dans toute sa grandeur représentait
l’autre versant de sa tâche, celle qu’il devait
assumer comme par procuration. Son amour lui semblait taché
par cette différence essentielle.
Au soir de sa vie pourtant il entend enfin l’éminence
de Léa et de sa tâche. C’est dans la lutte contre
le mal que se révèle la hauteur du sujet. Il y a plus
de sainteté dans l’inscription du verbe divin dans
la matière la plus reculée que dans la seule méditation.
L’amour pour Léa
devient le paradigme du foyer juif. Ultime leçon sur l’amour
irréductible à l’intimité moite du couple.
L’amour dans la différence
supplante l’amour dans la ressemblance. Dans la constitution
de son foyer Yaacov inclut par la présence de Léa
toute l’humanité en extension. Responsabilité
universelle à la hauteur d’un projet divin.
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