| Parachat Vayichla’h
La décision qui changea la face du monde
Rav Eliaou Elkaim
En décryptant les quelques mots d’un
verset, celui qui lit la paracha de cette semaine pourra découvrir
un épisode qui bouleversa le destin de l’humanité.
L’occasion de tirer une leçon de vie des patriarches…
« Amalek était le premier
des peuples ; mais son avenir était voué à
la perdition. » (Nombres 24 ; 20)
Cette prophétie de Bileam situe la destinée d’Amalek
et c’est dans notre paracha que son origine nous est dévoilée.
En effet, la fin de notre paracha décrit en détail
la descendance d’Essav. Et après avoir cité
les noms des fils (Elifaz et Reouel), qu’il eut avec ses deux
premières femmes, ainsi que les noms des premiers fils d’Elifaz,
la Thora ajoute :
« Timna devint concubine d’Elifaz,
fils d’Essav, elle lui enfanta Amalek » (Genèse
36 ; 12).
Rachi, citant le Talmud (Sanhédrin 99b) et le Midrach (Bérechit
Rabba 82 ; 14), explique :
« La Thora précise le nom de la mère d’Amalek
(précision qu’elle n’a pas donnée pour
les autres fils d’Elifaz), et son statut de concubine pour
mettre en relief la réputation extraordinaire dont jouissait
Abraham auprès des nations : épouser l’un de
ses descendants était une chose recherchée de tous.
« Timna était une princesse
: « Et la sœur de Lotan, Timna. » (Genèse
36 ; 22). Il faut savoir que Lotan est cité parmi les chefs
de tribus de Seïr.
« Cette femme de haut rang voulut se convertir et vint se
présenter devant Abraham, Isaac et Yaakov, qui la repoussèrent
tous. C’est alors qu’elle chercha à devenir au
moins l’épouse d’Elifaz, fils d’Essav,
descendant direct d’Abraham, même s’il ne suivait
pas du tout la voie tracée par ses ancêtres.
« Devant son refus, elle lui dit : « Si je n’ai
pas le mérite de devenir ton épouse, prends-moi au
moins comme concubine. »
« Le Talmud conclut ce passage en disant : « Timna
a dit : ‘Je préfère être une servante
dans de cette nation plutôt que d’être une princesse
dans une autre.’
« Pourtant, de cette union naquit Amalek, qui fera souffrir
le peuple juif tout au long de son histoire. Pourquoi ? La raison
en est que les patriarches n’auraient pas dû repousser
Timna. »
Les grands Kabbalistes, comme Rabbi ‘Haïm Vital (élève
du Ari zal) et Rabbi Zadoc Hacohen, disent de ce verset qu’il
est l’un de ceux où sont cachés les secrets
les plus subtils de la création (Chaar Maamaré Hazal
; Avoth 6-1).
A travers les écrits de nos maîtres, nous allons
tenter de découvrir ne fusse qu’un avant-goût
des intentions de la Thora qui sont à notre portée.
Au sommet de sa gloire
Une première question se pose, et elle est de taille :
comment est-il possible qu’Abraham, dont la vocation, tout
au long de sa vie, fut de propager le message divin et de rapprocher
les hommes de D.ieu, refuse la demande de Timna, qui voulait se
lier au peuple juif de sa propre initiative, prête pour cela
à descendre dans l’échelle sociale ?
Plusieurs réponses sont proposées par les commentateurs
du Talmud.
D’après Rabbi Yaakov Emdine (dit le Yaavets, XVIIIème
siècle), la volonté de conversion de Timna était
liée à son projet de mariage avec l’un des descendants
d’Abraham. Or, la règle dans ce domaine, est de ne
pas accepter la conversion de celui qui la demande dans un but intéressé.
C’est pour cette même raison, comme le précise
le Talmud (Yébamot 24b) qu’aucune conversion n’a
été acceptée à l’époque
de David et de Salomon. En effet, durant cette période, le
peuple juif était au sommet de sa gloire, et la volonté
de s’y intégrer ne provenait probablement pas d’une
découverte de la Vérité.
Le commentaire du Rif sur le Ein yaakov propose une autre interprétation
:
« Timna était issue d’une union interdite (cf
Rachi ad hoc) ce qui empêchait sa conversion. »
D’après ces différentes explications, Abraham,
Isaac et Yaakov ont, a priori, parfaitement bien agit en refusant
la conversion de Timna.
Pourquoi le Talmud les accuse donc, leur faisant porter la responsabilité
de la descendance terrible de Timna, et des conséquences
éternelles que subira le peuple juif jusqu’à
la fin des temps ?
Le Sabba de Slobodka (Or Hatsafoun volume 1 p.203) et le Rav Haïm
Chmoulevitz (Si’hoth Moussar p.103), proposent, chacun dans
son style, une autre optique pour éluder cette question :
« Si Abraham a repoussé Timna, c’est pour des
raisons intrinsèquement liées à la personnalité
de cette dernière. Et c’est sans aucun doute inspiré
par le roua’h hakodech, l’esprit divin, qu’il
a perçu en elle les mêmes traits de caractère
que ceux qui définiraient sa descendance, à savoir
Amalek.
« Abraham n’ignorait pas non plus le fait qu’on
accepte la conversion des membres de toutes les nations mais pas
celle des descendants d’Amalek (Yalkouth Chimoni Samuel II)
»
D’après le Sabba de Slobodka, la Thora nous dévoile
ici que, malgré le roua’h hakodech, et malgré
les apparences, il était du devoir d’Abraham d’accepter
les tentatives d’approche de Timna, puisqu’elle est
venue d’elle-même solliciter le rattachement au peuple
juif.
Abraham, dont la vertu fondamentale était celle du ‘hessed
(bonté) n’aurait pas dû refuser de l’appliquer,
même dans ce cas.
Le fait de la repousser va entraîner des conséquences
dramatiques pour le peuple juif. Car ne pouvant se rattacher à
celui-ci, Timna va se lier avec Elifaz, descendant des patriarches,
mais n’appartenant pas au peuple élu, donnant naissance
à Amalek.
On le comprend, la loi interdisant de convertir les descendants
d’Amalek ne concernait pas Timna, qui est leur ascendante.
Spiritualité glacée
Rabbi ‘Haïm Shmoulevitz ajoute un nouvel élément.
Lorsque la Thora explique les raisons pour lesquelles Amalek doit
disparaître, il est dit : « Souviens-toi
de ce que t’as fait Amalek, lors de ton voyage au sortir de
l’Egypte. omme il t’a
surpris chemin faisant, il s’est jeté par derrière
sur ceux qui étaient à la fin du groupe. »
(Deutéronome 25- 17 ; 18).
Acher Kare’ha est traduit
par : il t’a surpris.
Rachi (ad hoc) donne une deuxième explication à
cette expression. Il voit dans kare’ha la racine kor, froid.
Il faut comprendre alors : il t’a refroidi alors que tu étais
brûlant d’enthousiasme et que toutes les nations craignaient
ce peuple, et son D.ieu, qui s’était dévoilé
de façon aussi éclatante.
Ce froid, que nos maîtres considèrent comme la caractéristique
d’Amalek, est celui qui glace et renie toute spiritualité.
Abraham, même s’il a perçu les défauts
majeurs de Timna, aurait dû lui permettre de se rapprocher
du peuple juif et cela avec chaleur, comme il l’a fait pour
tous ses autres disciples. Même s’il était persuadé
(à juste titre) des tares profondes de Timna, il aurait dû
dépasser son sentiment.
C’est justement cette légère froideur avec
laquelle Abraham repoussa Timna, qui va être à l’origine
de la création d’Amalek, dont l’essence même
est la froideur pour tout se qui est divinité. Amalek qui
sera l’ennemi de D.ieu et d’Israël.
La caractéristique essentielle d’Amalek est une froideur
terrible pour tout ce qui représente la reconnaissance de
D.ieu et du Bien.
Ironie du sort
Rabbi Yossef zvi Salant, dans son ouvrage Beer Yossef, va encore
plus loin.
Ce qui est reproché aux patriarches, Abraham, Isaac et
Yaakov, c’est d’avoir mal compris le sens de ce qui
leur a été dévoilé par le
roua’h hakodech, l’esprit divin.
En effet, le refus des patriarches d’accepter la conversion
de Timna avait été motivé par ce roua’h
hakodech, dont ils étaient inspirés. Grâce
à cet esprit divin, ils avaient perçu qu’Amalek
serait issu de Timna. En cela, ils ne s’étaient pas
trompés et ils ne voulaient pas accepter au sein du peuple
juif celle qui serait à l’origine d’Amalek.
L’erreur était de n’avoir pas compris que l’esprit
divin peut dévoiler seulement le résultat d’une
situation, mais certainement pas le déroulement des événements,
si toutefois ce dernier est lié aux actes des hommes.
Car si l’homme pouvait voir le déroulement des événements,
cela contredirait le principe fondamental du libre-arbitre, dont
jouissent tous les êtres humains.
Ironie du sort, c’est justement parce que Timna est repoussée
qu’elle va devenir la concubine d’Elifaz et ainsi mettre
au monde Amalek.
La décision d’Abraham de repousser Timna pour éviter
la création d’Amalek, a justement été
la cause de sa naissance !
Si Abraham avait pris sa décision en utilisant son libre-arbitre
sans prendre en compte la perception que lui procurait l’esprit
divin, le cours de l’histoire aurait été totalement
bouleversé : il aurait accepté Timna au sein du peuple
juif, et Amalek n’aurait pas vu le jour.
Car c’est le principe
fondamental de la création du monde : les actions de l’homme
ne sont déterminées par aucun élément
extérieur. C’est l’homme, et lui seul, qui choisit
son chemin.
Lorsque l’on cherche à
prendre une décision, la seule considération doit
être de découvrir la volonté de D.ieu. Et D.ieu
veut que l’on accepte tous ceux qui cherchent à se
rapprocher de Lui.
L’enseignement fondamental
de ce texte reste qu’il est du devoir de chacun d’être
chaleureux envers son entourage, et même envers ceux dont
on a une mauvaise impression. Sauf bien sûr dans le cas où
une personne risque de nous entraîner vers le mal…
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