Chabbath Parachat Matot-Mass'é
La colère maîtrisée
Par le Rav Eliahou Elkaïm
On pourrait penser que la colère, si elle
est justifiée et modérée, est légitime.
La Thora, qui seule connaît les secrets de l’âme,
n’est pas de cet avis…
Les paroles de nos maîtres au sujet de
la colère sont très nombreuses et particulièrement
percutantes.
La colère n’est pas seulement prohibée
à cause de ses conséquences dans les relations humaines,
ou encore à cause des dommages sur la santé physique
et morale de celui qui s’emporte.
Dans le Talmud, on trouve de nombreux textes qui
relatent les dangers de la colère, et des châtiments
divins qu’elle entraîne.
Et même si la colère ne fait pas partie
des 613 interdits et commandements de la Thora, il est évident
qu’elle est interdite par les enseignements de la loi orale
qui nous ont dévoilé toutes les règles concernant
les traits de caractère (midoth).
En voici quelques exemples :
« Rabbi Chimon ben Eleazar affirme au nom
de Hilfa bar Igra (…) : ‘Quiconque déchire son
vêtement sous l’effet de la colère, casse ses
ustensiles dans son emportement ou dilapide ses pièces d’argent
dans un accès d’humeur, qu’il soit à tes
yeux comme un idolâtre’ » (Talmud Chabbath 105b)
« Rabbi Yonatan dit : ‘Toutes sortes
de manifestations de la Géhenne s’abattent sur celui
qui se met en colère comme il est écrit : ‘Chasse
la colère de ton cœur et éloigne le malheur de
ta chair’ (Ecclésiaste 11, 10).
Or le malheur dont le texte parle n’est autre
que la Géhenne comme le précise un deuxième
verset : ‘D.ieu a tout conçu
dans un objectif spécifique. Même le méchant
pour le jour du malheur’ (Proverbes 16 ; 4) »
(Talmud Nédarim 22a).
« Rabba, fils de Rav Houna dit : ‘Aux
yeux de celui qui s’emporte, même la Présence
divine (che’hina) n’a plus d’importance, comme
il est écrit : ‘Avec son orgueil,
le méchant ne s’inquiète de rien : Il n’est
point de D.ieu’ » (Psaumes 10 ; 4).
Tous ces textes semblent se rapporter à
celui qui a des accès de colère incontrôlés.
Mais la paracha de cette semaine nous permet de
découvrir un aspect supplémentaire de la colère.
Dans notre paracha, on n’assiste pas à
un emportement incontrôlé, ni même à des
paroles très dures, mais seulement à un subtil sentiment
de mécontentement…
En colère contre les officiers
D.ieu donne l’ordre à Moïse d’attaquer
Midiane pour exercer la vengeance divine et celle des enfants d’Israël.
Moïse s’empresse d’accomplir son
rôle.
Pourtant, D.ieu lui avait annoncé qu’immédiatement
après avoir mené à bien sa mission, il devra
quitter ce monde (Nombres 31-2).
Si Moïse avait retardé un temps soit
peu cette attaque, il aurait d’autant prolongé ses
jours. Mais au contraire, il s’empressa d’accomplir
l’ordre divin.
Ce zèle tout à fait spécial
est vu par nos maîtres (cf. Rachi Nombres 31 ; 3) comme une
marque extraordinaire de soumission à la volonté divine.
Lorsque les enfants d’Israël reviennent
de leur mission, qu’ils déclarent avoir mené
à bien et dans laquelle il n’y eut miraculeusement
aucune victime du côté juif, Moïse remarque que
les femmes de Midiane ont été épargnées.
C’est une erreur très grave qui prouve
que l’ordre divin n’a pas été compris.
« » (Nombres 31 ; 14-16). Moïse
se mit en colère contre les officiers de l’armée,
chiliarques et centurions, qui revenaient de l’expédition
de guerre ;
et Moïse leur dit
: ‘Quoi ! Vous avez laissé
vivre toutes les femmes ? Voici, ce sont elles qui, sur la parole
de Balaam, ont porté les enfants d’Israël à
trahir l’Eternel pour Baal-Péôr, de sorte qu’il
y eut un fléau dans la communauté de l’Eternel’
La réaction de Moïse semble parfaitement
légitime, d’autant qu’il a lui-même pris
tellement à cœur l’exécution de cet ordre
divin, se sacrifiant au point de précipiter la date de sa
mort.
Pourtant, deux textes de nos maîtres nous
disent le contraire et critique la colère de Moïse.
« Reich Laqich affirme : ‘Tout homme
qui se courrouce, s’il est sage, sa sagesse le quitte. S’il
est prophète, son inspiration prophétique l’abandonne.
Comment savons-nous que la sagesse quitte l’homme
sage ? Nous l’apprenons de Moïse, comme il est écrit
:
‘Moïse se mit
en colère contre les officiers de l’armée (…)
Eléazar le prêtre dit aux soldats qui revenaient du
combat : ‘Ceci (les lois
de purification des ustensiles en métal)
est une loi de la Thora que D.ieu a ordonné à Moïse.’
(Nombres 31 ; 14 – 31 ; 21).
Si Eléazar fut contraint de transmettre
cette loi, c’est que Moïse l’avait oubliée
à cause de sa colère ! » (Talmud Pessa’him
66b).
Le reproche de Moïse
“Rav Houna dit : ‘A trois occasions,
Moïse s’est mis en colère et à chaque fois,
il a oublié une règle de la Thora. Au sujet de Chabbath
(Exode 15 ; 2), de la purification des récipients impurs
en métal, et d’une personne en deuil dans l’attente
de l’inhumation de son défunt, onen (Midrach Vayikra
Rabba 13 ; 1).
On le voit, la colère la plus justifiée
fait perdre, même au plus grand des sages, une partie de sa
sagesse et de son savoir.
Rabbi ‘Haïm Chmoulevitz (Si’hot
Moussar année 5733 p. 75) fait à ce sujet une
remarque très intéressante.
Le dernier cas (onen),
cité dans le Midrach, figure dans la Parachat Chemini (Lévitique
10 ; 16-20)
Il s’agit d’une loi concernant les
offrandes (korbanot), en l’occurrence
le bouc expiatoire de la Néoménie (Rachi
ibid.).
Les fils d’Aaron avaient brûlé
les parties consommables du bouc qu’ils avaient sacrifié,
alors qu’ils étaient en deuil, dans l’attente
de l’inhumation d’un proche (onen),
en l’occurrence leurs frères Nadab et Avihou.
Moïse leur en fait le reproche avant d’accepter
finalement leur position.
D’après le Or Ha’haïm (ibid),
le reproche de Moïse était dû au fait que ses
neveux avaient fixé la règle par leur propre raisonnement
alors que d’après la loi, ils étaient tenus
de s’en référer à Moïse.
Car la Thora interdit formellement de trancher
une loi (hala’ha) en présence
de son Maître (moré horaa
bifné rabbo).
L’âme atteinte
Pourtant, contrairement à la thèse
du Or Ha’haïm, le verset dit clairement que Moïse
leur a adressé un reproche concernant l’acte lui-même,
c’est-à-dire sur le fait d’avoir brûlé
cette offrande qu’ils auraient dû consommer.
C’est d’ailleurs en considérant
ce reproche que nos maîtres ont pu déduire que Moïse
avait oublié cette loi (qu’ils avaient le droit de
brûler l’offrande).
Moïse, bien évidemment, connaissait
très bien cette hala’ha selon laquelle les fils d’Aaron
étaient en droit de brûler l’offrande.
Mais dans la mesure où il s’est mis
en colère sur le fait qu’ils aient arbitré seuls
(reproche tout à fait justifié), il a oublié
la loi sur l’offrande en état de deuil !
Il leur adresse donc un reproche sur ce manquement
à cette loi.
On le voit, la colère, sous toutes ses formes,
même les plus subtiles, est une impureté qui atteint
l’âme.
Et lorsqu’il s’agit de la Connaissance
et de la compréhension de la sagesse divine, la mémoire
est touchée et devient inopérante.
Immédiatement, la sagesse quitte l’homme.
Même Moïse peut énoncer une règle
erronée alors que quelques instants avant, il connaissait
la loi parfaitement.
Evidemment, dans certaines situations, il est nécessaire
de montrer son mécontentement devant des attitudes qui ne
sont pas conformes à la Thora et à la morale.
Mais ce doit seulement être une expression
extérieure, que l’on appelle kaas hapanim, une colère
simulée, qui n’exprime en rien des sentiments intérieurs.
Nos maîtres prennent à la lettre ces
enseignements et un témoignage concernant Rabbi Israël
Salenter l’illustre parfaitement.
« Lorsque Rabbi Israël Salenter s’installa
à Berlin, de nombreux voyageurs en provenance de Russie et
de Pologne, venaient lui rendre visite. Qui pour avoir le plaisir
de le rencontrer, qui pour recueillir sa bénédiction
ou ses conseils.
Un jour, en entrant dans sa chambre, le Rav Herman
le trouva fort déprimé.
Quand il demanda à Rabbi Israël les
raisons de sa mine affligée, ce dernier lui expliqua que
deux Juifs de sa ville –Kovno-, venus lui rendre visite, lui
avaient appris que l’on allait introduire certains changements
dans son centre d’étude, et qu’il pensait que
ce n’était pas une bonne chose.
Rav Herman s’étonna : Y a-t-il là
de quoi concevoir une telle tristesse ?
- Non, répondit Rabbi Israël, mais
cette information m’a inspiré une certaine colère.
- Notre maître aurait-il prononcé des paroles humiliantes
à l’égard de ses visiteurs ?
- Que D.ieu m’en préserve, s’exclama Rabbi Israël.
Nul autre que moi ne s’en est aperçu.
- Dans ces conditions, qu’est-ce qui afflige tant votre cœur
?
- S’emporter revient à servir des idoles, et toutes
sortes de Géhennes s’abattent sur celui qui cède
à cette propension… » (Tenouat Hamoussar)
On le voit, nos maîtres
apportent une attention draconienne à ne pas se mettre en
colère, même si cette colère est imperceptible
ou justifiée.
En gardant en tête
l’exemple de Rabbi Israël, peut-être pourrons-nous
parvenir à moins nous emporter…
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