Parachath A’haré
Moth – Kédochim
Tu aimeras ton prochain comme toi-même,
le véritable accès à D.ieu
Rav Eliahou Elkaïm
« Aime ton prochain comme toi-même
». Cet ordre divin paraît presque surhumain, au-delà
de notre nature. Nos maîtres nous ont transmis des méthodes
pour nous aider à l’accomplir, et ainsi se rapprocher
de notre Créateur.
C’est dans la paracha de cette semaine qu’est
stipulé ce commandement, qui, à force d’avoir
été entendu, est devenu bien souvent un cliché
vide de sens.
« Aime ton prochain comme toi-même
; Je suis l’Eternel »
(Lévitique 19 ; 18)
Qui ne connaît pas ce commandement (mitsva),
universellement considéré comme l’un des fondements
de l’éthique de la Thora ?
Tellement entendu et utilisé que l’on
y voit une exhortation abstraite, ce qui rend son application difficile,
et que l’on perd souvent de vue son importance primordiale,
soulignée par Rabbi Akiba (Talmud de Jérusalem Nédarim
9 ; 4).
Loin d’être abstrait, ce commandement
fait partie des 248 mitsvoth positives (Assé) que chaque
Juif a l’obligation d’accomplir.
Un texte du Talmud (Chabbath 31 A), relate l’histoire
célèbre de ce non-Juif qui vint se présenter
devant Hillel pour se convertir, à condition que ce dernier
lui enseigne toute la Thora pendant le laps de temps qu’il
pourrait tenir sur un pied.
Hillel lui répondit : « Ne fais pas
à ton prochain ce que tu ne voudrais pas que l’on te
fasse ». Voilà l’essence de toute la Thora, le
reste n’étant qu’une conséquence de ce
principe de base.
Rabbi Shmouel Eidels (le Maharsha, 17ème
siècle) commente ce passage en précisant que la réponse
d’Hillel fait référence à la mitsva «
Aime ton prochain comme toi-même ». Hillel nous révèle
qu’à travers l’accomplissement de cette mitsva,
on parvient à celui de toute la Thora.
C’est donc le même concept que celui
énoncé par Rabbi Akiba. Si les plus grands maîtres
de toutes les générations sont unanimes sur l’importance
fondamentale de cette mitsva, il est clair que chacun doit mettre
tout en œuvre pour comprendre profondément le sens de
cette loi et rechercher activement les méthodes transmises
par nos maîtres afin de l’accomplir.
Aucune jalousie
Une première approche est développée
par Na’hmanide (Lévitique 19 ; 17).
D’après lui, il est inconcevable que la Thora exige
de l’homme d’aimer son prochain avec la même intensité
que soi-même, car c’est une exigence qui dépasse
le caractère humain.
La Thora elle-même enseigne que : «
Ta vie passe avant la vie de ton prochain » (Talmud Baba Metsia
62a).
Pour Na’hmanide, le « comme toi-même
» exprime le devoir de chaque Juif d’aimer son prochain
au point d’être heureux de le voir réussir (matériellement
et spirituellement) sans que cette réussite n’éveille
aucune jalousie.
Et même si cette réussite dépasse la sienne.
« C’est cette forme d’amour
que la Thora exige de nous, amour qui interdit la moindre jalousie,
et qui nous permettra d’extirper toute rancœur cachée
au fond de nous. »
Le Maharsha explique dans le même ordre d’idée
le texte du Talmud cité plus haut. Pour exprimer ce commandement,
Hillel a choisi une formulation par la négative : «
Ne fais pas à ton prochain ce que tu n’aimerais pas
qu’on te fasse… »
Il aurait pu choisir une forme à la positive : « Fais
à ton prochain ce que tu aimerais qu’on te fasse.
»
Ce choix de la forme négative n’est
pas fortuit. C’est pour que, lorsqu’on cherche à
accomplir cette mitsva, il n’y ait pas de confusion, ni d’opposition
avec ce que la Thora nous enseigne : «
Ta vie passe avant celle de ton prochain ».
Si l’on avait exprimé les choses
par la positive, on aurait pu arriver à un contre-sens :
tout ce que tu fais pour toi, fais-le à ton prochain, ce
qui n’est pas l’intention de la Thora.
Dans la Thora, le commandement d’aimer son
prochain comme soi-même se trouve placé après
ceux de ne pas garder de rancœur, ne pas haïr son frère…
« Ne fais pas à ton prochain ce que
tu n’aimerais pas que l’on te fasse » est donc
dans la continuation de ces commandements : « Tu n’aimerais
pas qu’on te garde rancœur, ne le fais pas. Tu n’aimerais
pas que l’on te haïsse, ne le fais pas… »
D’après ces deux approches (Na’hmanide
et le Maharsha), c’est en amont que l’on doit travailler
pour parvenir au niveau d’aimer son prochain comme soi-même,
et ne pas lui faire ce que l’on n’aimerait pas subir.
En effet, comment parvenir à ne pas jalouser
quelqu’un qui réussit mieux que nous dans le même
domaine ? Comment ne pas garder de rancune envers quelqu’un
qui nous a fait du mal ? Ces lois paraissent presque inhumaines,
irréalisables.
En réalité, si l’on a effectué
un travail préparatoire, on peut parvenir à un niveau
presque surhumain !
Ce travail consiste à développer
en nous la vertu de « ayin tova », un œil positif,
un œil bon, c’est-à-dire, dès le départ,
considérer l’autre avec bienveillance.
« Celui qui a un
bon œil sera béni » (Proverbes 22 ; 9).
Et l’on dit que cette qualité était celle qui
caractérisait les disciples d’Avraham (Pirké
Avoth 5 ; 19).
Sur ce verset des Proverbes, le Maharal de Prague
(Netiv Ayin Tov chapitre 1) explique :
La différence entre un bon cœur et un bon œil réside
dans le fait que celui qui a seulement un bon cœur cherche
à faire du bien à l’autre. Celui qui a un bon
œil cherche à combler l’autre, il cherche à
faire jouir les autres de tout ce dont ils auront besoin, sans limite.
C’est pour cela qu’il mérite la bénédiction
divine.
A l’extrême opposé, celui qui
a un mauvais œil est dérangé par la réussite
et la prospérité de l’autre.
Maïmonide pour sa part, développe
une conception différente. Grâce à lui, nous
découvrons un aspect légèrement différent
de cette mitsva.
Une partie de moi-même
« Il incombe à tous d’aimer
chaque membre du peuple d’Israël comme soi-même,
comme il est écrit : « Tu aimeras ton prochain comme
toi-même. »
C’est pourquoi il faut s’efforcer
de ne faire que des éloges sur l’autre et d’avoir
des égards pour ses biens matériels comme on en a
pour les siens propres, et comme l’on est attentif à
son propre honneur » (Yad ha‘Hazaka Hil’hot Deot
6 ; 3).
« La mitsva ‘Tu
aimeras ton prochain comme toi-même’ signifie
: ‘tout ce que tu voudrais que les autres fassent pour toi,
fais-le pour tes frères’ » (idem Hil’hot
Evel 14;1).
Maïmonide fixe une ligne de conduite pour
toutes les générations.
Pour mettre en pratique cette mitsva et éveiller
des sentiments d’amour vis à vis de son prochain, il
faut agir de façon active pour son bien-être et son
honneur.
« Si tu veux t’attacher à aimer
ton prochain, œuvre de façon active pour son bien-être
» (Traité de Dére’h Eretz Zota chapitre
2 et Or’hot tsadikim, Chaar Haahava).
Penser que c’est dans l’action que
l’on peut parvenir à aimer son prochain se base sur
deux idées-forces, qui d’ailleurs concernent l’accomplissement
de la volonté de D.ieu de façon générale.
La première est développée
par le Ram’hal (Rabbi Moché ‘Haïm Luzzato)
dans « Le sentier de rectitude » (chapitre 7).
« Celui qui ne ressent pas d’attirance
ni de sentiments profonds dans l’accomplissement des mitsvot
ne doit pas se décourager pour autant. Dans une première
phase, il doit mettre tout son entrain et sa fougue dans cette action,
même s’il doit pour cela s’y forcer.
Ce mouvement presque extérieur, superficiel,
va éveiller les sentiments purs et profonds de l’âme.
Car tel est le processus de mise en marche que la Thora nous révèle.
Comme un moteur qui aurait du mal à démarrer,
et qu’il faut lancer afin de déclencher la mise en
marche réelle, l’âme a besoin parfois d’être
éveillée et avivée par un mouvement physique.
Le Ram’hal cite à l’appui les
paroles du prophète Osée (6 ; 9) : « Tâchons
de connaître, soyons à la poursuite de l’Eternel.
»
En ce qui concerne l’amour du prochain,
c’est le même principe. Œuvrer avec énergie
au bien-être de l’autre, s’efforcer de faire ses
éloges est le meilleur chemin pour parvenir à éveiller
des sentiments d’amour purs envers son frère.
Et nos maîtres d’ajouter une nouvelle
dimension à ce principe.
Donner mon temps, mon argent, tout ce qui fait
partie de moi, c’est faire de l’autre une partie de
moi-même.
Par nature, l’homme est profondément
attaché à ce qui lui appartient.
Une partie de moi se trouvant chez l’autre,
il devient un peu moi-même. Ainsi, va se créer une
identification et un amour envers son prochain (Rav ‘Haïm
Schmouelevitz, Si’hot Moussar p.78).
Si tu veux t’attacher à l’autre,
donne-lui de toi-même.
Comme le dit Rav Dessler : « Comment aimer
l’autre ? En lui donnant. » On peut observer ce phénomène
à travers l’amour des parents pour leurs enfants.
L’amour le plus fort est sans doute celui
qu’une mère porte à ses enfants, et c’est
à eux qu’elle donne le plus. Au départ, ce n’est
pas parce qu’elle les aime qu’elle leur donne. C’est
parce qu’elle leur donne qu’elle les aime.
Elle a souffert pour les porter, pour leur donner
la vie. Elle se lève la nuit pour les nourrir. Et plus elle
donne d’elle-même, plus elle les aime.
Une relation extraordinaire
Les textes des grands kabbalistes nous dévoilent
une troisième approche.
Dans son ouvrage « Tomer Déborah
», le Ramak (Rabbi Moché Kordovéro) définit
et développe les treize attributs de la miséricorde
divine ‘Cheloch esré midot chel ra’hamim). Le
quatrième attribut, dont nous avons déjà parlé
dans le dvar Thora sur la parachat Tsav (chabbath hagadol) est celui
de « Lichéérit Na’halato ».
Le Ramak le définit comme une relation
de parenté que D.ieu ressent envers Israël.
Cette relation extraordinaire entraîne que
la miséricorde divine ne peut supporter la souffrance d’Israël,
de la même façon qu’un père ou un frère
ne peut supporter de voir son parent souffrir.
« De la même façon, chaque
membre du peuple d’Israël est un parent proche des autres
membres. Car toutes les âmes sont une même unité.
C’est pourquoi il faut rechercher le bien
de l’autre et avoir un bon œil sur sa réussite.
Il faut tenter de l’honorer comme l’on recherche à
être honorer soi-même.
Il faut le considérer comme une partie
intégrante de sa propre personne, c’est la raison pour
laquelle, la Thora nous enjoint : ‘Tu aimeras ton prochain
comme toi-même’. »
C’est sensiblement la même idée
que le Ram’hal exprime dans « Le sentier de rectitude
» (chapitre 11).
« La Thora a fixé la règle
: ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’. Le
‘comme toi-même’ est à comprendre comme
: ‘sans aucune différence avec toi-même’,
sans distinction, sans calculs ni arrière-pensée,
comme toi-même de façon absolue. »
C’est une nouvelle dimension que nous découvrons ici.
Il s’agit en effet de « tester »,
d’évaluer profondément notre foi dans les secrets
qui nous sont dévoilés par la Thora sur la relation
entre les âmes du peuple d’Israël.
C’est cette foi dans la vérité
de la Thora, cette conviction profonde qui nous amènera à
nous identifier de façon totale à nos frères,
et ainsi à les aimer comme nous nous aimons nous-mêmes
(cf. également le Talmud de Jérusalem Nédarim
9 ; 4).
L’affirmation de Rabbi Akiba quand il dit
: « C’est un principe fondamental de la Thora »
et celle d’Hillel, qui voit dans cette mitsva le début
et le catalyseur de toutes les lois de la Thora, prennent désormais
un sens tout à fait nouveau.
Le Temple reconstruit
D’après cette approche, c’est
par le sentiment profond de l’unité totale du peuple
d’Israël que l’on parviendra à créer
le lien véritable avec Celui qui est le créateur de
cette unité, et le Père céleste de toute l’humanité.
Cela nous permet de comprendre l’introduction
à la prière du matin fixée par le Ari Zal (Rabbi
Isaac Louria) : « Me voici disposé à accomplir
le commandement positif : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’
»
C’est effectivement un principe fondamental
et un moyen d’appréhender toute l’ampleur du
message divin.
Pour Maïmonide, le Ramak et le Ram’hal,
le principe émis par la Thora : « Ta vie passe avant
celle de l’autre », ne concerne en réalité
qu’un cas très précis et ponctuel, où
deux personnes se trouvent dans le désert. L’une possédant
une quantité d’eau suffisante pour ne sauver qu’une
seule personne. C’est seulement dans ce cas, que la Thora
enjoint le possesseur de l’eau de la garder pour lui.
Quoiqu’il en soit, ces trois approches ne
sont en rien contradictoires.
Au contraire, nos maîtres nous ont appris
que chaque mitsva comporte des messages et des niveaux de compréhension
et d’application infinis :
« A tout bien, j’ai vu des limites
; Ta mitsva est infiniment vaste » (Psaumes 119 ; 96).
La mitsva de « Tu aimeras ton prochain comme toi-même
» comporte elle aussi différents niveaux, qui sont
contenus dans les trois approches que nous avons développées.
Selon notre niveau moral
individuel, nous devons nous attacher à l’une des méthodes
de nos maîtres, sans pour autant ignorer que le plus haut
niveau est celui transmis par le Ramak.
L’amour du prochain dans l’esprit
de la mitsva ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’
est l’élément réparateur de la haine
gratuite (sinat ‘hinam) .
L’accomplissement de cette mitsva à tous les niveaux
est indéniablement la clef qui nous ouvrira les portes de
la délivrance divine, et nous fera mériter que le
Temple, qui fut détruit à cause de la haine gratuite,
soit reconstruit, bimhéra beyaménou, Amen.
|