Parachath Ekev
Transmission avec l’Absolu
Rav Eliahou Elkaïm
Au moment des vacances, du soleil et de la détente,
la paracha de cette semaine nous interpelle et nous interroge sur
notre contact avec D.ieu. Car le bien-être ne peut se concevoir
sans spiritualité. Et ce sont les téphilines et la
mezouza qui vont nous permettre la « transmission »…
C’est dans la paracha de cette semaine que
nous trouvons le deuxième paragraphe du texte du Keriath
Chema (la lecture du Chema Israël). Ce passage est aussi l’une
des quatre parachioth que l’on introduit dans les Tephilines
(phylactères), ainsi que l’un des deux passages que
l’on inscrit sur le parchemin de la mezouza.
Ce deux mitsvoth fondamentales sont d’ailleurs
mentionnées dans le texte lui-même.
« Imprimez donc
Mes paroles dans votre cœur et dans votre pensée, attachez-les
comme symbole sur votre bras, et portez-les en fronteau entre vos
yeux. (…). Inscris-les sur les poteaux de ta maison et sur
tes portes. » Deutéronome 11 ; 18-20).
Quel est le sens véritable de ces deux
mitsvoth ?
C’est ce que nous allons chercher à
découvrir, à la lumière des enseignements de
nos maîtres…
Inscrits sur des parchemins
Pour bien comprendre, un peu de technique s’impose
:
A quatre occasions, l’ordre divin des Tephilines
est mentionné dans la Thora : Deux fois dans Parachath Bô
(Nombres 13 ; 9 et 13 ; 16), une fois dans Parachath Vaet’hanan
(Deutéronome 6 ; 8) et une fois dans notre paracha (Deutéronome
11 ; 18).
Quant à la mitsva de la mezouza, elle n’est mentionné
que deux fois : dans la parachat Vaet’hanan (Deutéronome
6 ; 9) et dans Parachat Ekev (11 ; 20).
C’est par transmission du savoir de nos
maîtres que nous savons que c’est le texte où
figure l’ordre divin relatif à ces mitsvoth qui doit
être utilisé dans les tephilines et dans la mezouza.
Il est intéressant de préciser que,
pour les tephilines placée sur la tête (chel roch),
une première opinion (Rabbi Ichmaël) déduit de
la répétition du mot totaphot (fronteau), qu’il
faut que ces textes soient inscrits sur des parchemins distincts
et introduits dans des compartiments différents à
l’intérieur des Tephilines.
Une deuxième opinion (Rabbi Akiva) arrive
à la même conclusion, mais dans le mot totaphot lui-même.
Car totaphot est composé de deux termes, signifiant chacun
le chiffre deux, et cela dans deux langues différentes, allusion
aux quatre parachioth (Talmud Ména’hoth 34b).
C’est d’ailleurs l’interprétation
choisie par Rachi pour le mot totaphoth.
D’autres commentateurs (Targoum, Na’hmanide…)
traduisent totaphoth soit par fronteau, soit par parole jaillissante.
En ce qui concerne les tephilines placées
sur le bras (chel yad), les quatre textes sont inscrits sur le même
parchemin.
Pourquoi ces parachioth ont-elles été
choisies, parmi tout le texte de la Thora, pour être posées
sur le bras et sur la tête de chaque juif ? Quel message essentiel
contiennent-elles ?
D’abord, lisons-les attentivement.
De toute votre âme
« Ecoute Israël,
l’Eternel est notre D.ieu, l’Eternel est Un. Tu aimeras
l’Eternel, ton D.ieu, de tout ton cœur, de toute ton
âme, et de tout ton pouvoir. Ces devoirs que je t’impose
aujourd’hui seront gravées dans ton cœur.
Tu les inculqueras à
tes enfants, et tu en parleras dans ta maison, en voyage, en te
couchant et en te levant. Tu les attacheras comme symbole sur ton
bras et tu les porteras en fronteau entre tes yeux. Tu les inscriras
sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » (Deutéronome
6 ; 4-9).
« Or, si vous êtes
dociles aux lois que Je vous impose en ce jour, aimant l’Eternel
votre D.ieu, le servant de tout votre cœur et de toute votre
âme, Je donnerai à votre pays la pluie opportune, pluie
de printemps et pluie d’arrière-saison, et tu récolteras
ton blé, ton vin et ton huile.
Je ferai croître l’herbe
dans ton champ pour ton bétail, et tu vivras dans l’abondance.
Prenez garde que votre cœur ne cède à la séduction,
que vous ne deveniez infidèles, au point de servir d’autres
dieux et de leur rendre hommage.
La colère du Seigneur
s’enflammerait contre vous, Il défendrait au ciel de
répandre la pluie, et la terre vous refuserait son tribut,
et vous disparaîtriez bientôt du bon pays que l’Eternel
vous destine.
Imprimez donc mes paroles dans
votre cœur et dans votre pensée ; attachez-les comme
symbole sur votre bras, et portez-les en fronteau entre vos yeux.
Enseignez-les à vos enfants,
en les répétant sans cesse, quand tu seras à
la maison ou en voyage, soit que tu te couches, soit que tu te lèves.
Inscris-les sur les poteaux de ta maison et sur tes portes.
Alors, la durée
de vos jours et des jours de vos enfants, sur le sol que l’Eternel
a juré à vos pères de leur donner, égalera
la durée du ciel au-dessus de la terre. » (Deutéronome
11 ; 13-21).
L’auteur du Dére’h ‘Houké’ha
remarque que les deux passages que nous venons de citer finissent
par l’ordre divin de porter les téphilines et de fixer
la mezouza sur les portes.
Mais alors que le premier passage se termine par
cet ordre, le deuxième passage contient une phrase suplémentaire
: « Alors, la durée de vos jours et des jours de vos
enfants, sur le sol que l’Eternel a juré à vos
pères de leur donner, égalera la durée du ciel
au-dessus de la terre. »
Pourquoi cette phrase ne figure-t-elle pas dans
le premier passage ?
Et pourquoi cette répétition de
l’ordre divin des tephilines et de la mezouza ? Car même
si certaines mitsvoth figurent une deuxième fois dans le
Deutéronome, après avoir été citées
précédemment dans les autres livres de la Thora, aucune
mitsva n’y est mentionnée à deux reprises.
On remarquera d’abord que ces deux passages
sont composés chacun de deux parties.
La pluie divine
Le premier passage commence par l’ordre
: « Ecoute Israël… de tout
ton pouvoir. » pour enchaîner sur une deuxième
partie : « Ces devoirs…
»
Le deuxième passage commence par une mise
en garde : « Or, si vous êtes
dociles… vous destine. » pour enchaîner
sur une deuxième partie : «
Imprimez donc… »
Immédiatement, on voit que la première
partie du premier passage contient deux ordres fondamentaux : admettre
l’Unité de D.ieu (Y’houd Hachem) et aimer D.ieu
de tout son cœur…
La deuxième partie de ce même passage
vient nous indiquer les moyens qui
nous permettront de réaliser à long terme ces obligations
:
L’ordre de les inculquer aux enfants
L’ordre de les répéter en
se couchant et en se levant, qui est la mitsva de Keriath chema
du soir et du matin, où l’on répète ces
fondements de la foi.
L’ordre d’attacher ces paroles sur
le bras et sur le front, afin qu’ils soient toujours présents
à l’esprit (comme on fait un nœud à son
mouchoir pour ne pas oublier une chose importante).
L’ordre de les fixer sur les portes pour
les « rencontrer » chaque fois que l’on entre
chez soi.
Tous ces gestes pour permettre à l’homme
d’atteindre le but véritable : la foi absolue dans
l’Unité de D.ieu et l’amour de D.ieu.
Le deuxième texte, lui, nous enseigne un
deuxième fondement de notre foi : l’accomplissement
de la parole divine est la condition sine qua non de notre existence
en terre d’Israël.
Rachi (Deutéronome 11 ; 13) précise
que ce texte se rapporte aux versets qui le précèdent
: « Car le pays où tu vas pour le conquérir
ne ressemble point au pays d’Egypte d’où vous
êtes sortis. Là, tu devais semer ta graine et l’humecter
à l’aide du pied, comme un jardin potager.
Mais le pays que vous allez conquérir est
un pays de montagne et de vallées, abreuvé par les
pluies du ciel. Un pays sur lequel veille l’Eternel ton D.ieu,
et qui est constamment sous l’œil du Seigneur, depuis
le commencement de l’année jusqu’à sa
fin. » (Deutéronome 11 ; 10-12).
En Egypte, même s’il fallait peiner
pour canaliser l’eau du Nil vers les plantations, l’eau
était disponible à chaque instant.
En terre d’Israël, c’est la pluie
du ciel, liée directement à la volonté divine,
qui va permettre de faire pousser les récoltes. L’homme
n’aura pas à fournir un grand effort mais il sera totalement
dépendant de la volonté de D.ieu.
Cette abondance sera totalement liée à
la conduite du peuple d’Israël envers son Créateur.
Et cela est très clairement précisé
dans le texte : « Prenez garde…
Il défendrait au ciel de répandre la pluie…
»
« Imprimez Mes paroles »
La deuxième partie de ce passage précise
comme dans le premier, les moyens
qui permettront à chacun d’entre nous de se pénétrer
de la réalité absolue de cette condition.
« Imprimez donc
Mes paroles dans votre cœur… » : il s’agit
bien évidemment des paroles qui précèdent,
exhortant le peuple juif à ne pas se tromper sur les raisons
qui permettent sa résidence en terre d’Israël.
A nouveau, les moyens indiqués dans le
premier texte, reviennent : « inculquer aux enfants…
placer ces paroles sur le bras et sur le front… »
Ainsi, la phrase de conclusion (Alors, la durée
de vos jours…) devient limpide, car elle ne concerne que le
passage que nous venons de voir.
Nous comprenons à présent la raison
de la répétition de l’ordre des tephilines.
Ce sont deux concepts différents que la
Thora nous demande de fixer sur notre bras et sur notre front :
D’abord, celui
de la foi absolue dans l’Unité de D.ieu, et celui de
l’amour de D.ieu.
Ensuite, la conviction
que l’accomplissement de la parole divine est la condition
absolue de l’existence d’Israël.
Il s’agit évidemment d’une
seule mitsva, dont les différentes composantes sont précisées
dans chacun de ces passages.
Graver un sentiment
Les deux autres parachioth des tephilines ajoutent
deux nouveaux éléments tout aussi fondamentaux.
Le passage de Kadech (Nombres 13 ; 1-10) évoque
un autre des fondements de notre foi.
« Qu’on se
souvienne de ce jour où vous êtes sortis d’Egypte,
de la maison de servitude, alors que par la puissance de Son bras,
l’Eternel vous a fait sortir d’ici. »
C’est l’obligation que chaque Juif a de croire et de
se rappeler, à chaque instant, des miracles de la sortie
d’Egypte.
Ensuite, on trouve les lois qui permettent de
graver ce sentiment dans le cœur des enfants d’Israël
: l’interdiction de manger du levain à Pessa’h,
la mitsva de consommer la matsa, l’interdiction de posséder
du ‘hametz pendant la fête de Pessa’h, pour conclure
par l’ordre de fixer ce texte sur le bras et sur le front.
Si ce passage parle de la sortie d’Egypte
de façon générale, le passage suivant (vehaya
ki yevia’ha) précise la dernière phase des dix
plaies, apportant un nouvel élément.
Cette dernière phase concerne la mise à
mort des premiers-nés d’Egypte (Makath Bé’horoth)
et les lois qui en découlent : le rachat des premiers-nés
(pidyon haben) chez les hommes et le don à l’Eternel
des premiers-nés des animaux. Ce passage conclut, à
nouveau, par l’ordre des téphilines.
Pourquoi ce passage trouve-t-il aussi sa place
dans les téphilines ?
Car cette plaie marque une nouvelle phase dans
le dévoilement de la main divine. (cf Sforno Nombres 4 ;
23).
C’est la phase où la toute puissance
de D.ieu s’est dévoilée d’une façon
toute particulière. Makath Bé’horoth, c’est
l’intervention directe de D.ieu, « ni par l’intermédiaire
d’un ange, ni d’un séraphin, ni d’un émissaire.
C’est le Tout-puissant en personne qui a frappé les
premiers-nés égyptiens et qui a épargné
les premiers-nés d’Israël. » (Haggada de
Pessa’h).
La conclusion, à nouveau, est l’ordre
de placer ces paroles sur le bras et sur le front, afin de fixer
dans les cœurs et dans les mémoires cet élément
fondamental de notre foi.
En face du cœur
Ce sont donc quatre thèmes très
particuliers que la Thora a choisi pour être inscrits dans
les téphilines : l’Unité de D.ieu, la mitsva
d’aimer D.ieu, la foi dans les miracles de la sortie d’Egypte,
et la foi dans le fait que c’est la main toute-puissante de
D.ieu qui est intervenue directement à Makath Bé’horoth.
Nos maîtres ne nous ont pas dévoilé
pourquoi le texte de la mezouza ne contient que les deux premiers
éléments : cela fait partie des secrets de la Thora.
Une dernière question : pourquoi doit-on placer les téphilines
sur le bras et sur le front ?
Cet ordre double est expliqué par le Baal
hatourim (Tour Ora’h ‘Haïm chapitre 25).
Les téphilines chel yad (ceux du bras) sont placées
en face du cœur et les téphilines chel Roch (de la tête)
sur le cerveau.
Car ce sont ces deux parties du corps qu’il
faut imprégner des fondements de la foi qui sont exprimés
dans ces passages.
L’un des textes de la prière que
l’on récite avant la pose des téphilines précise
encore : les téphilines de la main viennent soumettre au
service divin, les volontés et les inclinations de notre
cœur.
Les téphilines de la tête viennent
soumettre l’intellect et tous nos sens à l’accomplissement
de la volonté divine.
La hala’ha (loi) exige de placer d’abord
les téphilines sur le bras, et ensuite sur le front (Choul’han
Arou’h Ora’h Haïm 25 ; 5).
Un texte du Midrach assez étonnant nous
permettra de comprendre le sens véritable de cette hala’ha
: « Tes dents sont comme un troupeau
de brebis » (Cantique des Cantiques 6 ; 6).
De la même façon que la brebis est
pudique, les enfants d’Israël qui sont allés combattre
Midian, étaient pudiques et droits.
Rav ‘Houna, fils de rav A’ha dit :
« Aucun d’entre eux n’a fait précéder
les téphilines de la tête aux téphilines de
la main.
Si cela n’avait pas été le
cas, Moïse ne les aurait pas complimenté et ils ne seraient
pas tous sortis indemnes. » (Chir Hachirim Rabba 6 ; 6)
Pourquoi avoir choisi, comme exemple de leur intégrité
morale, cette hala’ha parmi des milliers d’autres ?
Bien évidemment, ce choix n’est pas
fortuit. L’ordre dans lequel on doit placer les téphilines
vient exprimer une idée très profonde :
C’est avant tout les volontés et les
sentiments du cœur qu’il faut soumettre à la volonté
divine, pour ensuite soumettre l’intellect.
Si l’ordre est inversé, le résultat
ne sera pas atteint.
Tant qu’une personne est esclave des tentations
matérielles, son intellect ne peut être libéré
et il n’arrivera donc pas à discerner la vérité,
et s’en imbiber.
Unique en son genre
C’est seulement après avoir réussi
à se libérer de l’emprise des tentations matérielles
que l’intellect pourra à son tour se plier devant la
vérité qu’il porte sur son front.
C’est ce que le Midrach pose comme condition
pour mériter de gagner une guerre sans la moindre victime.
Il faut être d’une intégrité morale absolue.
Et cette intégrité ne peut être atteinte que
si l’on a d’abord libéré son cœur
pour ensuite soumettre son intellect à la volonté
divine.
C’est ce qu’exprime l’ordre
dans lequel les téphilines doivent être placées.
Une dernière remarque : la mitsva des téphilines,
lorsqu’elle est accomplie dans sa profondeur, dépasse
le simple rappel des fondements de la foi. C’est un lien direct
qui se crée avec D.ieu.
Le Talmud (Béra’hoth 6a) interprète
le verset suivant : « Et tous les peuples de la terre verront
que le Nom de l’Eternel est associé au tien, et ils
te redouteront. » (Deutéronome 28 ; 10).
Le Talmud explique que ce verset se rapporte aux
téphilines de la tête. Le Juif qui portera les téphilines
et accomplira cette mitsva, avec sincérité, et en
suivant les précisions fixées par la hala’ha,
suscitera le respect et la peur à ses ennemis.
Ce rapport n’a qu’une explication
: Si l’on porte sur son front les fondements de la foi, cela
créé une relation de réciprocité et
la Che’hina va s’installer sur l’être qui
est capable d’un tel geste. (cf Maharsha ad hoc).
On raconte que l’un des grands maîtres
de la génération passée, Rabbi Eliahou Lopian
zatsal, eut une remarque très étonnante lorsqu’il
vit, pour la première fois de sa vie, un transistor.
Il demanda d’abord qu’on lui explique
le fonctionnement de cet appareil. Il demanda ensuite : si l’un
des fils qui se trouvent à l’intérieur se coupe,
que va-t-il se passer ?
On lui répondit que si le moindre fil est endommagé,
le poste ne pourra plus capter les émissions extérieures.
« Nous pouvons mieux comprendre à
présent, dit-il, que si une lettre manque dans des téphilines,
le contact est coupé.
Car c’est une véritable
transmission qui se crée entre le porteur des téphilines
et son Créateur.
Et à travers l’accomplissement
de cette mitsva, tout à fait unique en son genre, le cœur
et l’intellect peuvent s’imprégner de la Vérité
absolue qu’ils portent sur eux, et se lier ainsi de façon
directe à D.ieu. |