Parachath Nitsavim –Vayele’h
Echapper à l’influence sociale
et rester soi-même
Rav Eliahou Elkaïm
Notre société, sous des allures
de liberté, enferme chaque individu qui y vit dans des filets
invisibles. Pour échapper à ces dangers, il faut bien
comprendre le message de la Thora…
Cette semaine, la paracha commence par l’alliance
contractée par D.ieu avec toute la communauté d’Israël,
réunie le dernier jour de la vie de Moïse.
« Pour t’établir
aujourd’hui comme son peuple, tandis que lui-même sera
pour toi D.ieu, comme Il te l’a dit et comme Il l’a
juré à tes pères Abraham, Isaac, et Jacob
» (Deutéronome 29 ; 12).
Cette alliance est suivie d’une mise en
garde très sévère :
« Car vous savez
comment nous avons séjourné en Egypte et comment nous
avons passé au milieu des nations que vous avez traversées
;
Vous avez vu leurs horreurs
et leurs idoles, de bois et de pierre, d’argent et d’or
qu’ils ont chez eux.
Qu’il n’y ait pas
parmi vous ni homme, ni femme, ni famille ni tribu dont le cœur
se détourne aujourd’hui du Seigneur votre D.ieu, pour
aller servir les dieux de ces nations ;
Qu’il n’y ait pas parmi vous de racine produisant poison
et absinthe.
En entendant les paroles de
ce serment, il pourrait se bénir en son cœur et dire
: ‘La paix sera sur moi, même si je me laisse guider
par les impulsions de mon cœur’, ajoutant ainsi l’ivresse
à la soif.
Le Seigneur ne voudra
pas lui pardonner ; la colère du Seigneur et sa jalousie
fulmineront alors contre cet homme, toutes les malédictions
inscrites dans ce livre fondront sur lui et le Seigneur effacera
son nom de dessous les cieux. » (Deutéronome
29 ; 17-27).
L’extrême gravité du châtiment
annoncé est résumée par les mots : «
Le Seigneur ne voudra pas lui pardonner
».
Le Gaon de Vilna explique cette phrase dans le
sens que l’on n’accordera pas à cet homme l’opportunité
de faire techouva (repentir).
Quels sont les éléments qui ont
pu entraîner, chez ce fauteur, une telle chute ?
Pourquoi le courroux divin se déclenche-t-il
aussi gravement, alors qu’en règle générale,
l’aide divine soutient le pire des fauteurs dans sa démarche
de repentir ?
Une étude attentive du texte va nous révéler
des secrets de la nature humaine, et nous permettre de comprendre
le contenu de ce passage.
Peuplades aux mœurs répugnantes
Tout d’abord, nous
remarquerons que le texte commence par une phrase clef : «
Vous avez vu leurs horreurs et leurs idoles ».
Rachi traduit les mots chikoutséhem et
gilouléhem (littéralement horreurs et idoles) en se
référant à la racine de ces deux termes : cheketz
et galal.
Et Rachi de traduire : leurs mœurs sont abominables
comme les insectes (cheketz) et répugnantes comme du fumier
(galal).
Et dans la mesure où le verset précise
: « vous avez vu », il est clair qu’il s’agit
pour tous les membres du peuple juif d’une évidence.
Comment comprendre alors la phrase qui suit :
« Qu’il n’y ait pas parmi vous (…) dont
le cœur se détourne… »
En effet, comment imaginer que celui qui a profondément
compris que les mœurs païennes des peuplades côtoyées
par Israël sont abominables et répugnantes, puisse être
attiré par de telles habitudes ?
Rachi, avec sa concision habituelle, ajoute quelques
mots.
Légitimer l’ignoble
« C’est justement parce que vous avez
vu les mauvaises mœurs des nations que Je dois vous faire porter
serment . »
Par ces mots, la Thora nous dévoile à
quel point l’homme est sensible à l’influence
de son milieu.
Maïmonide parle d’ailleurs de cet aspect
du caractère humain :
« L’homme, par sa nature innée,
est sensible aux influences, de ses amis et de son entourage, que
ce soit dans ses opinions ou dans ses actes.
Et il sera porté à se comporter
de la même manière que les habitants du pays où
il vit. » (Yad ha’hazaka Hil’hoth Déoth
6 ; 1)
Dans notre texte, cette idée est poussée
encore plus loin.
Avoir observé, même en étant
de passage, des habitudes malsaines peut causer des conséquences
néfastes sur la personnalité d’un individu.
Même si la première réaction
est le dégoût, le fait qu’un grand nombre de
personnes se conduisent de cette façon rendra avec le temps
cette action légitime à ses yeux.
Par la suite, l’observateur pourra même
décider d’adopter cette conduite, car elle lui semblera
normale.
De nos jours, ce concept développé
par la Thora est particulièrement actuel, et l’on a
pu en observer les conséquences dramatiques, que ce soit
sur les individus ou sur certaines communautés florissantes,
qui, en quelques années, ont totalement perdu leur identité…
Et ce danger nous concerne tous.
Un père de famille vint un jour demander
conseil au Rav Y.Z. Soloveitchiq zatsal de Brisk : « Je vis
dans un quartier où le respect des lois de la Thora va en
s’affaiblissant mais j’hésite à le quitter.
D’un côté, je n’arrive
pas à empêcher mes enfants de fréquenter des
amis non-religieux. Mais d’un autre côté, on
me demande de rester car je suis l’un des seuls à prendre
en charge la vie communautaire. Que faire ? »
« Crois-tu, demanda
le Rav, que ce sont seulement tes enfants qui sont en danger ? La
Thora, comme nous le voyons dans la paracha Nitsavim, nous enseigne
que l’adulte, même le plus engagé, peut lui aussi
être influencé, ne serait-ce que par l’observation
des coutumes païennes, même celles qui suscitent le dégoût
dans un premier temps.
Le problème ne se pose donc pas seulement
pour tes enfants, mais également pour toi-même. »
Assouvir tous les plaisirs
La deuxième phase de la dégradation
morale, qui intervient après l’influence du milieu
social, est décrite dans la suite de notre verset :
« En entendant les
paroles de ce serment, il pourrait se bénir en son cœur
et dire : ‘la paix sera sur moi, même si je me laisse
guider par les impulsions de mon cœur’ (…)
»
Que signifie cette phrase ? S’agirait-il
d’un hérétique qui renie la parole divine ?
Mais dans ce cas, la suite du verset est incompréhensible.
Car à quoi sert de menacer un hérétique, qui
ne croit pas en la parole divine, du courroux divin qui effacera
son nom de dessous les cieux ?
C’est Rabbi Avraham Ibn Ezra qui va nous
faire comprendre les véritables motivations de cette personne.
« Cet homme croit que la paix sera sur lui-même
s’il suit les impulsions de son cœur. Pourquoi ? Parce
qu’il est persuadé que le mérite des autres
justes le protégera , car ces derniers sont nombreux et lui
est un individu isolé. » (Ibn Ezra 29 ; 18)
Le Sforno va dans le même sens :
« Il se bénit dans son cœur,
car avec sa bouche, il accepte le serment de D.ieu. C’est
son cœur qui le refuse, pour pouvoir assouvir tous les plaisirs,
et en faire profiter son âme.
Il pense néanmoins pouvoir rester attaché
au reste de la communauté, qui elle, s’éloigne
des tentations matérielles. Bien que lui se rassasie de plaisirs
interdits, il croit pouvoir jouir de la bénédiction
divine dans le cadre de la communauté. »
Le Sforno s’appuie sur l’expression
employée dans le verset : « …ajoutant ainsi l’ivresse
à la soif », lemaan sefoth harava eth hatseméa.
Harava signifie le rassasié, qui veut être
rattaché à ceux qui restent sur leur faim, c’est-à-dire
ceux qui s’éloignent des tentations matérielles.
On le voit, il s’agit d’un homme qui
croit profondément à la puissance de la bénédiction
divine et au mérite des justes.
L’erreur fondamentale, considérée
par D.ieu comme étant très grave, est de croire que
les exigences de la Thora ne concernent que la masse.
Et le mérite de la collectivité
pourra protéger les individus qui se sont laissé aller
à assouvir leurs tentations matérielles.
Rabbi Eliahou Lopian propose une deuxième
interprétation.
Affamé
Pour lui, il s’agit d’une jeune personne,
à la fleur de l’âge, dont les désirs matériels
sont impétueux.
Il pense pouvoir faire ce qu’il a envie
sur le moment, « profiter de la vie », et s’il
le faut, se repentir (faire techouva), quand arrivera l’âge
mûr, quand les tentations seront moins fortes.
Mais c’est méconnaître totalement
le mauvais penchant (yetzer hara). Le Talmud nous donne une clef
pour saisir sa nature :
« Si on le rassasie, il devient d’autant
plus affamé. Si on le laisse sur sa faim, il finit par être
rassasié de lui-même. » (Talmud Souka 52b)
En décidant de se laisser aller «
seulement » pour une période, le jeune homme ou la
jeune femme cultive en fait ses désirs et ses pulsions. Et
il lui sera naturellement presque impossible de changer ensuite
ses habitudes.
Plus encore, agir de cette façon correspond
à l’attitude de celui qui se dit : « Je vais
fauter mais je ferai techouva par la suite ». D’après
le Talmud (Yoma 58b), il ne lui sera pas accordé l’opportunité
de se repentir. »
Quoiqu’il en soit, l’homme dont parle
le verset croit profondément à la parole divine. Mais
il pense pouvoir « s’arranger » : suivre ses instincts
qui le poussent aux plaisirs immédiats, et obtenir la grâce
divine soit en se repentant par la suite, soit en profitant des
mérites des autres.
La terrible mise en garde que constitue notre
passage est destinée à lui faire prendre conscience
que son attitude va le perdre.
Peut-être réalisera-t-il alors le
danger dans lequel il se trouve et changera-t-il d’attitude.
Supplier les montagnes
L’un des grands maîtres du XIXème
siècle, Rabbi Isaac Blazer (l’élève de
prédilection de Rabbi Israël Salanter), auteur de «
Co’hvé Or », interprète dans le même
ordre d’idée, un texte très connu du Talmud
(Avoda Zara 17a), qui relate le repentir extraordinaire de Rabbi
Eleazar ben Dordaïa.
La Beraïta (parole de tanaïms) raconte
:
« On disait au sujet de Rabbi Eleazar ben
Dordaïa : ‘Il n’y a pas une femme prostituée
dans le monde avec laquelle ben Dordaïa n’ait entretenu
de relations.
Un jour, il entendit parler d’une prostituée
qui vivait dans un pays très éloigné et qui
demandait, en échange de ses services, une bourse pleine
de dinarim.
Il prit avec lui cette somme et traversa sept
fleuves pour la rencontrer.
Au moment où il s’apprêtait
à commettre la faute avec elle, elle lui dit : ‘De
même que le souffle ne laisse aucune trace, le repentir d’Eleazar
ben Dordaïa ne sera pas accepté.
En entendant cette phrase, il la quitta immédiatement
et partit se réfugier entre les montagnes et les collines.
Il s’adressa d’abord aux montagnes
et aux collines et les supplia d’intercéder en sa faveur
auprès de D.ieu pour qu’Il lui accorde la grâce.
Elles lui répondirent : ‘Avant d’intercéder
en ta faveur, nous devons demander la grâce pour nous même.’
(…)
Il parvint à la conclusion suivante : ‘Tout
ne dépend que de moi’.
Il mit sa tête entre ses genoux et éclata
en sanglots jusqu’à ce que son âme le quitte.
Alors, une voix céleste décréta : ‘Rabbi
Eleazar ben Dordaïa est admis au monde futur (Olam haba) !’
»
Ce texte suscite mille et une questions (cf. ‘Hidouché
Agadoth du Maharal ad hoc), mais dans le cadre de notre sujet, nous
nous limiterons à la remarque de Rabbi Isaac Blazer :
Quelle était l’intention de cette
prostituée qui, plutôt que de l’entraîner
dans la faute et recevoir son salaire, lui fit un cours de morale
?
Son intention était loin d’être
pure ! explique rabbi Isaac Blazer.
Cette femme avait senti que même si rabbi
Eléazar ben Dordaïa voulait fauter, il ne le
faisait pas en toute bonne conscience.
Il était déchiré entre la
tentation et la conviction d’aller à sa perte.
Elle chercha à le libérer de ces
sentiments qui pouvaient limiter le plaisir, en le persuadant qu’il
était de toutes les façons perdu pour le monde futur.
Mieux valait profiter des plaisirs terrestres au maximum, et oublier
tout le reste !
Mais alors, contre toute attente, la flamme qui
brillait encore dans l’âme de d’Eléazar
ben Dordaïa s’éveilla.
La phrase de la prostituée eut exactement
l’effet inverse de celui escompté.
Il prit conscience de son état et se dirigea
vers le repentir le plus extraordinaire de tous les temps.
La terrifiante mise en garde de notre paracha
a pour but de déclencher cette même réaction,
et est destinée à sauver celui qui est en train de
se perdre.
« Mon âme a soif de Toi »
Nous conclurons par les paroles de Na’hmanide,
qui donne une autre interprétation que le Sforno sur les
mots : lemaan sefoth harava eth hatseméa.
« L’âme rassasiée est
appelée rava. »
Celle qui est attirée par les tentations
est appelée tseméa, assoiffée, comme il est
écrit : « Mon âme a soif
de Toi »(Psaume 63 ; 2).
Pour Na’hmanide, le sens de cette phrase
est le suivant :
Si l’âme rassasiée, celle qui
n’est pas à priori attirée par les mauvaises
tentations, se laisse tenter une première fois, elle glissera
petit à petit et ce mauvais penchant ne fera que grandir.
Cette attirance vers le mal deviendra ensuite
insurmontable.
Elle finira par être attirée par
des actes qu’elle n’aurait même pas imaginés
auparavant, ou qui la repoussait totalement.
Celui qui par exemple est attiré par les
belles femmes et ne résiste pas à cette tentation,
finira pas être attiré par les relations homosexuelles,
puis éventuellement par les relations zoophiles » (Na’hmanide
Deutéronome 29 ; 18).
« L’âme qui était rava
(rassasiée), et qui éprouvait du dégoût
pour certaines choses, deviendra tseméa (assoiffée)
pour ces mêmes actes. »
La paracha de cette semaine, transmise par D.ieu
il y a plus de trois mille ans, nous livre des vérités
oh combien actuelles, dans une époque et un contexte socio-culturel
ultra-libéral.
Le laxisme, plutôt que de calmer les pulsions
qu’on aurait pu croire dangereuses parce que frustrées,
et au lieu de donner naissance à une société
plus saine, a mené les individus à une perte totale
des valeurs.
On le constate aujourd’hui,
la société occidentale mène à une chute
vertigineuse, où les repères moraux n’ont plus
aucune place.
Et cette chute ne connaît pas de fin…
Mais Israël, grâce au message
transmis par la Thora, peut relever le défi et amener l’humanité
à un idéal retrouvé.
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