| Chabbath Parachat Rééh
Amour vrai et faux prophètes
Cette semaine, la paracha traite du concept du
faux prophète, navi cheker. L’occasion de découvrir
un nouveau message de la Thora, et le moyen qu’elle nous révèle
pour discerner la vérité parmi les mille facettes
du mensonge …
« S’il s’élève au
milieu de toi un prophète ou un visionnaire t’offrant
pour caution un signe ou un miracle ; quand même s’accomplirait
le signe ou le miracle qu’il t’a annoncé, en
disant : ‘Suivons des dieux étrangers (que tu ne connais
pas) et adorons-les.’
Tu n’écouteras pas les paroles de
ce prophète ou de ce visionnaire ! car l’Eternel, votre
D.ieu, vous met à l’épreuve, pour constater
si vous l’aimez réellement, de tout votre cœur
et de toute votre âme. (…)
Pour ce prophète ou ce visionnaire, il sera
mis à mort, parce qu’il a prêché la révolte
contre l’Eternel, votre D.ieu, qui vous a tiré du pays
d’Egypte et racheté de la maison de servitude, voulant
ainsi t’écarter de la voie que l’Eternel ton
D.ieu t’a ordonné de suivre ; et tu extirperas le mal
du milieu de toi. » (Deutéronome 13 ; 2, 3- 6).
Une épreuve surnaturelle
Rachi (13 ; 2) précise : « Si tu te
poses la question : ‘Comment est-il possible que D.ieu ait
accordé à cet homme le pouvoir de faire des miracles
?’ A cela, la Thora apporte elle-même la réponse
un peu plus loin : ‘Car l’Eternel votre D.ieu vous met
à l’épreuve.’ »
En réalité, Rachi a choisi ici l’une
des deux opinions citées dans le Sifri et dans le Talmud
(Sanhédrin 90 a). Voici ces deux thèses :
« Rabbi Yossi Hagalili dit : « Nous
pouvons déceler de ces versets à quel point la Thora
reconnaît l’existence des pouvoirs surnaturels que possèdent
certains adorateurs d’idoles.
Ce derniers peuvent même parvenir à
changer le cycle du soleil, de la lune, des étoiles et des
signes du Zodiac.
Et c’est à ce sujet que la Thora nous
met en garde en nous exhortant de ne pas les écouter, car
ce n’est que pour nous mettre à l’épreuve
que D.ieu leur a accordé des pouvoirs surnaturels. »
Mais Rabbi Akiba ne partage pas cette opinion :
« ‘Has véchalom ! (Que D.ieu nous préserve
!) Il est impensable que D.ieu permette d’arrêter le
soleil et les astres pour des païens. La Thora parle ici d’un
vrai prophète qui a transmis, dans le passé, la parole
divine et a offert de véritables signes et miracles.
C’est ensuite qu’il a failli et qu’il
est devenu un faux prophète comme l’exemple de ‘Hanania
ben Azour (Jérémie 28). »
Nous le voyons, ces deux opinions s’opposent.
Selon l’interprétation de Rabbi Akiva
(reprise par le Roche, Rabbénou Acher dans son commentaire
sur la Thora), la Thora nous parle ici d’un vrai prophète,
mandaté dans le passé par D.ieu, et qui avait donc
accompli de vrais miracles.
Grâce à la réputation qu’il
s’est acquise par ces miracles, il vient aujourd’hui
transmettre un nouveau message, celui d’adorer des idoles,
message qu’il dit tenir de D.ieu. Et selon lui, c’est
D.ieu Lui-même qui aurait conféré de son propre
pouvoir à ces idoles.
La première opinion est toute autre : il
s’agirait d’un homme qui, depuis le départ, prêche
l’idolâtrie, en utilisant des miracles pour appuyer
ses dires.
Mais assistons-nous à une discussion théorique
sur les pouvoirs que possèdent ou ne possèdent pas
les païens ?
Cela semblerait étonnant, dans la mesure
où de nombreux textes racontent dans le détail les
prouesses qui ont été accomplies par le biais des
forces du mal.
Voler sans témoin
C’est le Netsiv dans son commentaire sur
le Sifri qui va nous éclairer :
C’est à travers un texte du Talmud
(Avoda Zara 55a ) où le même Rabbi Akiba développe
une nouvelle théorie, que nous pourrons comprendre ses paroles
au sujet du faux prophète.
« Zounin (Rachi écrit qu’il
était israélite) dit à Rabbi Akiba : ‘
Nous sommes tous les deux persuadés, dans le fond de notre
cœur, que les idoles n’ont aucun pouvoir.
Toutefois, comment expliquer que certains malades
vont au temple païen infirme et en reviennent guéris
?’
Rabbi Akiba lui répondit : ‘Je vais
t’expliquer ce phénomène par une allégorie.
Il y avait dans une ville un homme de confiance
chez qui l’on déposait de l’argent sans témoins.
Malgré cela, l’un des dépositaires
avait l’habitude de prendre des témoins chaque fois
qu’il venait déposer de l’argent.
Mais un jour, cet homme déposa de l’argent
sans témoins.
La femme de cet homme de confiance, voyant qu’il
y avait là une possibilité de voler le dépositaire,
suggéra à son mari de nier qu’il y eut un dépôt
d’argent fait par cet homme.
Il lui répliqua : « Le fait que ce
sot ait oublié cette fois de prendre des témoins doit-il
nous faire risquer de perdre la réputation de confiance que
nous nous sommes acquis depuis toujours ?
De même, dit Rabbi Akiba, les maladies et
les souffrances que D.ieu envoie à un homme doivent porter
serment qu’elles ne l’atteindront qu’au jour et
à l’heure fixés par le Tout-Puissant, et qu’elles
ne le quitteront qu’à l’instant précis,
lui aussi fixé à l’avance, par l’intervention
d’un médecin (dont le nom est déjà inscrit)
ou grâce à un médicament (déjà
prévu).
Evidemment, le repentir ou les prières peuvent
changer les choses.
Arrive l’instant où justement la maladie
doit quitter notre homme et il se trouve au temple des idoles.
Les souffrances et les maladies ne savent plus
comment agir. D’un côté, elles rechignent à
le libérer à cet instant. Mais après réflexion,
elles parviennent à une autre conclusion :
‘Le fait que ce sot ait agit ainsi en allant
dans ce temple doit-il entraîner que nous ne soyons pas fidèles
à notre serment ?’
Cruelles et fidèles
C’est ainsi que Rabbi Yo’hanan expliquait
le verset : « des maladies cruelles et persistantes (néémanim)
» (Deutéronome 28 ; 59).
Il interprétait le mot néémanim,
non pas dans le sens de persistantes mais dans celui de néémanout,
fidélité. Ces maladies sont effectivement cruelles,
mais elles sont aussi fidèles à leur serment.
Rava, fils de rav Its’hak, demanda à
Rav Yéhouda : « Il y a un temple païen dans notre
ville et lorsqu’il y a la sécheresse, le dieu païen
apparaît en rêve à ses adeptes, leur ordonnant
de sacrifier un homme afin de déclencher les pluies.
Effectivement, après cette horrible cérémonie,
la pluie commence à tomber !
« Comment expliquer cela ? »
Rabbi Yéhouda répondit par les paroles
de Rav sur le verset : « Tu pourrais aussi porter tes regards
vers le ciel et, en voyant le soleil, la lune, les étoiles,
toute la milice céleste, tu pourrais te laisser induire à
te prosterner devant eux et à les adorer ; or, c’est
l’Eternel, ton D.ieu, qui les a donnés en partage (‘halak)
à tous les peuples sous le ciel. » (Deutéronome
4 ; 19)
‘Halak, qui signifie donner en partage, est
compris ici comme : induire en erreur.
D.ieu a suscité l’erreur pour que
ceux qui cherchent à s’écarter de lui ait une
occasion de chuter.
Car bien sûr, les pluies devaient tomber
à cet instant, quoiqu’il en soit.
Le Talmud conclut par les paroles de Rèch
Lakich sur le verset des Proverbes :
« Se trouve-t-Il en présence de railleurs,
Il leur oppose la raillerie, mais Il accorde Sa bienveillance aux
humbles. » (3 ; 34).
Celui qui veut se souiller par les fautes, on lui
en donne la possibilité, et celui qui veut se purifier, il
est aidé par le ciel. »
Prestidigitation ?
Ces deux approches analysent de façon différente
les phénomènes surnaturels qui avaient lieu dans les
civilisations païennes.
Rabbi Akiva refuse d’admettre que les forces
du mal possèdent des pouvoirs qui dépassent la simple
prestidigitation. Selon lui, il est impossible que D.ieu ait conféré
à ses détracteurs de tels outils.
C’est D.ieu qui fait correspondre certains
moments spéciaux avec d’autres, dans le but de mettre
l’homme à l’épreuve pour éprouver
son attachement envers son Créateur.
Rabbi Yossi Hagalili voit, au contraire, dans les
mots de notre paracha, la preuve que D.ieu donne aux idolâtres
des moyens surnaturels, par le biais des forces du mal. Et cela
dans le but d’élever le peuple d’Israël,
s’il sort vainqueur de cette épreuve de foi.
Il est important de préciser que nos maîtres
(cf Na’hmanide ad hoc) nous ont appris que les faux prophètes
ne vont pas seulement tenter de nous amener à l’idolâtrie.
En effet, toute personne, qui se dit porteuse de
la parole divine, et qui fait une déclaration cherchant à
changer une seule des lois de la Thora, entre dans la catégorie
du faux prophète, avec tout ce que cela implique.
Cette loi est absolue, à l’exception
d’un prophète reconnu qui veut changer une mitsva ou
une interdiction au nom de D.ieu (mise à part celle de l’idolâtrie),
pour un moment circonscrit dans le temps. C’est ce qu’on
appelle Horaat Chaa.
Quel est le sens de cette épreuve ? Et pourquoi
D.ieu a-t-il besoin de vérifier notre foi, Lui qui connaît
les sentiments du cœur et qui lit les pensées des hommes
?
Enfin, comment peut-on espérer que l’homme
puisse discerner la vérité si on lui montre des phénomènes
surnaturels qui appuient le message du faux prophète ?
La réponse à ces multiples questions
se trouve dans les mots du versets.
Cette épreuve est là pour tester
le niveau de notre amour pour D.ieu. Et le Sforno ajoute :
Un amour qui se manifeste de façon active,
dépassant le stade latent, entraînera une manifestation
de D.ieu au même niveau : la bonté divine s’exprimera
par une abondance de Ses bienfaits.
Pour toutes les générations
Mais pourquoi le verset parle-t-il d’amour
et non de crainte ?
C’est que celui qui craint D.ieu sans l’aimer
véritablement ne pourra surmonter l’épreuve.
L’intellect seul sera vite convaincu par
les « preuves » du faux prophète.
C’est seulement un sentiment d’amour
qui permettra de discerner, malgré des preuves à priori
irréfutables, malgré des concours de circonstances
troublants, que le message du faux prophète est en contradiction
avec le message du Sinaï.
Citons à ce sujet les mots de Maïmonide
dans Le guide des égarés, cités par Na’hmanide
sur le verset :
« Moïse répondit au peuple :
Soyez sans crainte ! C’est pour vous mettre (dans le sens
de préparer) à l’épreuve que le Seigneur
s’est dévoilé (…).» (Nombres 20
; 17)
Maïmonide comprend l’expression «
vous mettre à l’épreuve », comme «
vous préparer à l’épreuve ». Et
il poursuit :
« N’ayez crainte, leur dit Moïse,
car ce que vous avez vu servira pour le moment où D.ieu vous
mettra à l’épreuve, pour vérifier l’intensité
de votre foi, et qu’il vous enverra un faux prophète
qui contredira ce que vous avez vu.
Cela afin que vous ne vous trompiez jamais et ne
quittiez jamais la vérité que vous avez vu de vos
propres yeux. » (Guide des égarés 3 ; 24).
Maïmonide apporte ici une vision tout à
fait nouvelle de la révélation Sinaïtique.
Il nous fait remarquer que Moïse considère
la préparation du peuple juif face aux futures épreuves
des faux prophètes, comme l’un des buts principaux
de la révélation du Sinaï.
Et cette perception des choses concerne tous les
Juifs, à toutes les époques.
Car, comme le précise le Steipler (Rabbi
Yaacov Israël Kanievski zatsal) dans son ouvrage « Hayé
Olam » (2ème partie chapitre 7), après la destruction
du temple, les phénomènes de la prophétie et
les faux prophètes ont pratiquement disparus. Mais c’est
sous d’autres formes que l’épreuve se présentera
dans les générations qui suivent.
Récemment, on a vu les arguments de ceux
qui veulent éloigner les Juifs de leur Thora :
· La réussite matérielle,
qui justifie l’abandon de pratiques inutiles au rendement.
· La volonté d’être «
dans le vent », qui s’appuie sur le progrès pour
affirmer que la Thora est dépassée, et qu’il
faudrait changer son essence pour la rendre plus « actuelle
» !
Le seul remède, pour se préserver
de ces idées faussement séduisantes, reste et restera
toujours de développer en soi l’amour pour D.ieu. C’est
seulement à travers cet amour que l’on pourra discerner
le mensonge de la vérité absolue, telle que nous l’avons
vue au mont Sinaï.
Comment éveiller cet amour ? Et comment
la Thora peut-elle nous adresser l’ordre d’aimer D.ieu
?
« Tu aimeras l’Eternel, ton D.ieu,
de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir
» (Deutéronome 6 ; 6).
Peut-on fabriquer des sentiments ?
Une nécessité absolue
Le Sifri nous éclaire à ce sujet
: C’est à travers l’étude de la Thora,
et donc en se rapprochant de la « pensée » et
de la volonté de D.ieu, et en cherchant à Le connaître,
que l’on parviendra à l’aimer.
Maïmonide cite un deuxième moyen :
c’est en observant les merveilles de la création et
en approfondissant la science divine qui se cache notamment derrière
le monde des astres que l’on fera naître des sentiments
de reconnaissance et d’amour vis à vis du Créateur.
La Thora nous dévoile
ici le seul moyen pour ne jamais se tromper face au mensonge : éveiller
en soi l’amour pour D.ieu.
Et les épreuves qui nous
rendent la tâche difficile pour discerner la vérité
font partie de notre existence même, elles sont une nécessité
absolue, au point d’avoir été la raison d’être
de la révélation au mont Sinaï.
Il faut éveiller notre
conscience à cette réalité, et pouvoir ainsi
assumer notre rôle de nation élue à tout jamais. |