Parachath Ki Tavo
Acquérir la crainte, et devenir serein
Rav Eliahou Elkaïm
On connaît tous le terme de ‘harédim,
(craignants D.ieu), qui désigne les Juifs orthodoxes. La
paracha de cette semaine nous permet de comprendre comment, grâce
à leur crainte du Ciel, ces hommes et ces femmes atteignent
une sérénité à nulle autre pareille…
La deuxième partie de notre paracha décrit
les sanctions attribuées à la communauté d’Israël
si elle s’écarte de son attachement à la Thora
et à l’accomplissement des mitsvoth.
« Mais si tu n’écoutes
pas la voix de l’Eternel ton D.ieu, si tu n’as pas soin
d’observer tous Ses préceptes et Ses lois que je te
recommande en ce jour, toutes ces malédictions se réaliseront
contre toi et seront ton partage » (Deutéronome
28 ; 15).
Suit une énumération de ces malédictions,
et nos maîtres en ont compté quatre-vingt dix-huit.
Cet avertissement vient compléter la mise
en garde dans la paracha de Bé’houkotaï (Lévitique
26 ; 14-46), dans le cas où le peuple de suit pas les lois
de la Thora. Ce passage contient quarante-neuf sanctions.
Dans son commentaire (Deutéronome 28 ;
42), Na’hmanide retrouve, dans l’histoire d’Israël
jusqu’à nos jours, notamment durant la destruction
des deux temples, la réalisation effective de ces châtiments,
avec leurs phases et leurs déroulements.
Le Malbim cite d’ailleurs l’un de
ses livres (inédit), qui contient la vérification
historique de la concrétisation systématique des paroles
divines.
C’est dans le sens de cette concrétisation
que l’on doit comprendre le verset :
« Elles seront un signe et un prodige,
sur toi et ta postérité, à jamais »
(Deutéronome 28 ; 46).
La lumière après la nuit
Bien sûr, la conduite du peuple juif et
la réaction de D.ieu n’est pas toujours synchronisée,
car l’éternité Lui appartient.
En outre, D.ieu tient compte de tous les facteurs
et les circonstances atténuantes pour rendre Son jugement.
C’est l’attribut de D.ieu que l’on
appelle ere’h apaïm, « tardif à la colère
» (Nombres 34 ; 6), qui permet un ajournement de la sanction,
un délai supplémentaire.
C’est ce qui explique certaines périodes
d’accalmie, alors même que le peuple juif s’était
affaibli dans son attachement à D.ieu et à Sa Thora.
Mais malheureusement, à plusieurs époques
de notre histoire, « le vase a débordé »,
et l’attribut de la rigueur divine a dû entrer en action,
et c’est ce qui a entraîné, à plusieurs
reprises, l’application des châtiments cités
dans notre paracha.
Mais au delà de l’observation du
système mis en place par D.ieu, il nous faut comprendre le
but véritable de cette mise en garde si effrayante.
Et Rachi (au début de la paracha de Nitsavim),
qui cite le Midrach Tan’houma, va nous ouvrir de nouveaux
horizons…
« Vous voici, aujourd’hui,
tous debout devant le Seigneur votre D.ieu (…) »
(Deutéronome 29 ; 9).
Pourquoi ce verset est-il juxtaposé au
texte des malédictions ?
C’est qu’Israël, après
avoir entendu les quarante-neuf premières menaces, venait
de prendre connaissance de quatre-vingt dix-huit supplémentaires
!
Ils furent pris d’une terrible frayeur et
s’écrièrent : « Qui pourra supporter tout
cela ? »
Moïse les apaisa en leur disant : «
Vous êtes debout aujourd’hui devant D.ieu, et cela malgré
les maintes circonstances où vous l’avez irrité.
Pourtant, Il ne vous a pas exterminé.
De la même façon que le jour est
une réalité permanente, et qu’avec le jour vient
la lumière qui éclaire le monde après la nuit,
D.ieu vous a éclairé et vous éclairera dans
le futur.
Les souffrances et les sanctions sont là
pour vous affermir devant D.ieu. »
Moïse a-t-il voulu dire que ces menaces ne
sont que didactiques ? Cela semblerait contredire le déroulement
même de l’histoire…
Un cheval paresseux ?
Une remarque intéressante du Sabba de Kelm
nous permettra peut-être de mieux comprendre cette réponse.
Le dernier verset du passage des sanctions annoncées
est : « Voilà les paroles de
l’Alliance que le Seigneur prescrivit à Moïse
pour conclure avec les enfants d’Israël dans le pays
de Moab (…) » (Deutéronome 28 ; 69)
Il aurait été plus normal, remarque
le Sabba de Kelm, de conclure cette paracha en disant : «
Voilà les paroles de menace que le Seigneur prescrivit…
»
Ce que la Thora veut nous faire comprendre, c’est
que les menaces de D.ieu ne sont pas à prendre dans le sens
de malédictions et de châtiment.
Pour reprendre l’expression du Sabba de
Kelm, il s’agit d’un fouet, que l’on utilise pour
réveiller une cheval paresseux.
C’était le moyen pour parvenir à
une nécessité absolue : faire prendre conscience à
la communauté d’Israël de son rôle primordial
dans le monde.
Pour appuyer son propos, il cite les paroles du
Midrach (Yalkouth Chimoni) : « Un amora (maître du Talmud),
alors qu’il était avec un autre amora, lisait la paracha
de Ki-Tavo en bégayant de frayeur.
L’autre lui dit : ‘Pourquoi bégaies-tu
? Ce ne sont pas des malédictions,
ce ne sont que des remontrances !’
»
Pour bien comprendre la profondeur et les conséquences
de ces paroles, il faut que le rôle de l’homme, rôle
principal, soit précisé.
Le Talmud (Chabbath 31 ; 6) va nous y aider.
Voilà la sagesse
Rabbi Yo’hanan dit au nom de Rabbi Eléazar
: l’élément le plus important pour D.ieu est
la Yrath chamaïm, la crainte du Ciel, qui se trouve dans le
cœur des hommes, comme il est écrit :
« Et maintenant Israël,
ce que l’Eternel ton D.ieu te demande uniquement, c’est
de craindre l’Eternel ton D.ieu (…) » (Deutéronome
10 ; 12)
Il est également écrit : «
Ah, la crainte du Seigneur, voilà
la sagesse » (Job 28 ; 28).
Le mot hèn, traduit par « Ah ! » dans cette phrase,
signifie en grec : un.
Cela vient nous apprendre que la crainte de D.ieu
est la couronne de la sagesse qui existe dans le monde : le summum
que peut atteindre l’homme.
Pour que l’homme puisse atteindre cet objectif
ambitieux, il a fallu que la parole divine lui en fasse prendre
conscience, le mette sur la voie et le prédispose à
cette tâche.
« D.ieu a fait (des
situations pour) qu’on Le craigne. » (Ecclésiaste
3 ; 14).
Le Talmud (Yébamoth 63a) ajoute un élément
:
« Rabbi Eléazar ben Avina dit : ‘Toutes
les catastrophes qui frappent ce monde ont pour but d’éveiller
la conscience d’Israël (et, ajoute Rachi, d’insuffler
dans le cœur de chacun la crainte pour qu’ils se repentent)
comme il est écrit :
« J’ai anéanti
des nations, leurs tours fortifiées sont en ruines, j’ai
dévasté leurs campagnes (…) Je disais : ‘Si
seulement tu me craignais et en prenais la leçon »
(Cephania 3 ; 6-7).
Le Maharal (‘Hidouché Agadoth ad
hoc) explique : « Il est impossible de concevoir que ces catastrophes
arrivent dans le seul but de détruire des nations.
Car le mal ne peut être issu de D.ieu, qui
est le Bien par excellence.
Penser qu’elles arrivent dans le but d’entraîner
une prise de conscience de ces nations est également inconcevable,
car la réaction de ces nations est de s’enfoncer plus
encore dans le mal.
Le seul et unique but des catastrophes et des
fléaux est d’éveiller la conscience des enfants
d’Israël et de mettre la crainte du Ciel dans leur cœur
(…) »
De cette crainte en découle une autre :
celle d’enfreindre la volonté divine.
Et ces deux craintes ont une caractéristique
commune : elles ne créent pas chez l’homme de sentiment
d’insécurité.
Au contraire, elles lui apportent un sentiment
de plénitude.
La peur constructive
Conscient de la réalité des paroles
de D.ieu dans notre paracha, l’homme qui craint D.ieu touche
réellement au but de la création, par un retour sur
soi, qui va lui permettre de s’améliorer, de réparer
ses fautes et de sentir la proximité divine.
C’est donc ainsi qu’il faut comprendre
la réponse de Moïse.
Rabbi ‘Haïm Kanievski (l’un des
géants en Thora de notre génération), dans
son ouvrage Or’hoth Yocher (chapitre 23), illustre de façon
parfaite les notions que nous avons développées, et
nous interpelle d’autant plus dans la période que nous
vivons actuellement.
« Certaines personnes vivent dans la peur
constante de toutes sortes de catastrophes, que ce soit des maladies,
des guerres, des mauvaises rencontres.
Leur vie est pleine de soucis et de crainte de
ce qui pourrait leur arriver. Certains en viennent même à
ne plus voyager, se déplacer, ni même sortir de chez
eux.
Cette façon d’agir est en tous points négative.
Le Talmud (Bera’hoth 60a), raconte l’histoire
d’un élève qui accompagnait Rabbi Ychmaël
ben Yossi.
Ce dernier s’aperçut que son élève
était effrayé et lui en fit la remarque : «
Tu es un fauteur, car il est écrit : ‘La
peur était dans les cœurs des fauteurs de Sion.’
(Isaïe, 33 ; 14)
L’élève répliqua :
Il est écrit également : ‘Heureux
est l’homme qui a toujours peur’ (Proverbes 28
; 14).
- Il s’agit ici d’une autre crainte,
répondit Rabbi Ychmaël. Dans ce verset, il est question
de la peur d’oublier ses connaissances en Thora. De ce fait,
il s’obligera constamment à les réviser…
»
Une joie irradiante
Ce que Rabbi Ychmaël voulait dire à
son élève, c’est qu’il existe deux sentiments
de crainte qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre.
Vivre dans l’angoisse n’a aucun rapport
avec la véritable crainte que D.ieu veut de nous.
Le souci permanent nuit à la santé
et amène de nombreuses maladies, comme le précise
le Talmud (Sanhédrin 100b) :
« N’installe pas les frayeurs dans
ton cœur, cela a achevé le plus solide des hommes. »
Car cette crainte des événements
extérieurs trouve son origine dans un manque de confiance
en D.ieu (manque de émouna).
Celui qui est conscient que tout est dirigé
par la volonté divine n’a pas de peur dans son cœur.
Pourquoi ? Parce que s’il a été
décrété qu’il doit souffrir, aucune prévention
ne sera efficace. Si ce n’est pas le cas, il n’a rien
à craindre.
Quoiqu’il arrive, nous sommes entre les
mains de D.ieu, que ce soit dans une période de paix ou une
période de guerre.
D.ieu dispose de moyens infinis pour que sa volonté
s’accomplisse. Notre rôle est de craindre D.ieu et craindre
de transgresser Sa volonté.
En dehors de cela, l’homme ne doit pas vivre
dans la peur. C’est seulement dans le cas d’un danger
précis qu’il devient nécessaire de faire hichtadlouth
(action concrète), notamment en s’éloignant
de l’endroit où ce danger est présent.
Il faut prier D.ieu pour que le Bien s’installe
et que nos vies soient paisibles.
Il ne faut en aucun cas
développer des angoisses générales. C’est
d’ailleurs dans ce sens que va le Talmud (Taanith 22a), qui
fait l’éloge de ceux qui sont toujours joyeux et qui
imprègnent de leur joie tous ceux qui les côtoient.
A ceux qui parviennent à communiquer
leur joie de vivre, le Talmud donne le titre de bné Olam
haba, textuellement les fils du monde futur. »
|