| Parachath Vayichla’h
Une rencontre pour l’éternité
Rav Chalom Bettan
Yaacov quitte son terrible beau-père Lavan
et se dirige vers la terre d’Israël. Pour lui annoncer
son retour, il envoie des messagers à son frère Essav,
qui réside à Séïr. Cette rencontre sera
véritablement historique, car elle va marquer et fixer nos
relations avec les autres Nations pour le reste de l’éternité…
Quand Essav reçoit la visite des messagers
de son frère, il n’est pas dans de très bonnes
dispositions. En fait, il est plein de haine pour son frère
Yaacov, qu’il considère comme celui qui lui a usurpé
son droit d’aînesse et qui lui a volé les bénédictions
de son père, Isaac.
Il décide donc de lever une troupe armée
et se dirige vers Yaacov pour le tuer.
Cette rencontre, dans tous ses détails,
y compris l’attitude de chacun des protagonistes, va fixer
pour toujours le type de relations que le peuple juif entretiendra
avec le reste des Nations. La compréhension de cette situation
particulière donne une perspective globale des équilibres
en jeu.
« L’action des pères est un
signe pour leurs enfants », commentent nos sages Dans le mot
« signe », il faut comprendre « l’acte qui
fixe le niveau » de toutes les nations pour toujours. L’action
des pères marque le niveau spirituel de leurs enfants. Car
il faut savoir que le niveau des peuples, du peuple juif comme celui
des autres, est en fait leur niveau spirituel.
Un antagonisme permanent
Nos Sages de mémoire bénie, font
état de soixante-dix nations, et de deux chefs de files,
que sont Essav et Ismaël (le monde occidental et les musulmans).
Leur rivalité est constante et incontournable. Actuellement,
nous assistons à la résurgence de cette lutte qui
opposent ceux qui veulent imposer au monde les valeurs tronquées
qu’ils représentent.
D’un côté, nous avons Ismaël,
fils d’Avraham, mais qui n’est que le fils de la servante.
Et quoiqu’il arrive, il se comporte comme un usurpateur.
Dans la Thora, Ismaël ne possède pas
de rois, seulement des chefs de peuplades, ce qui montre qu’Ismaël
n’accédera jamais à un statut de dirigeant.
« Tels sont les fils d’Ismaël
et tels sont leurs noms, chacun dans la bourgade et dans son domaine
: douze chefs de peuplades distinctes. » (‘Hayé
Sara, 25 ; 16)
Actuellement, les musulmans, qui possèdent
la puissance démographique (on compte aujourd’hui 1
300 000 000 de musulmans dans le monde) et la puissance financière,
continuent de se comporter en usurpateurs, en agissant par le terrorisme,
sans parvenir à adopter un comportement civilisé.
Quant à Essav, on voit dans la parachat
Toldoth, qu’il n’est pas à la hauteur de sa mission.
Izt’hak aurait souhaité que les deux frères,
Yaacov et Essav, soient associés dans la mission qu’Hachem
a confié au peuple juif : Essav pour la réalisation
matérielle, Yaacov pour les orientations spirituelles.
Or, Rivka constate qu’Essav n’est
pas au niveau des espérances de son père : il n’a
pas la carrure ni la droiture requise. Malgré tout, Essav
parviendra à obtenir une bénédiction de son
père : quand Yaacov baissera de niveau, Essav prendra le
dessus.
Ainsi, Yaacov n’a pas le droit à l’erreur ; s’il
faute, s’il ne tient plus son rôle, c’est Essav
qui dirige le monde.
Depuis la destruction du Temple, le peuple juif
a perdu son indépendance spirituelle et a dû laisser
Essav, l’Occident, prendre le pouvoir. Quand elle parle d’Essav,
la Thora, dans notre paracha, le désigne sous le terme de
Roi : « Ce sont ici les Rois qui régnèrent
dans le pays d’Edom, avant qu’un roi régnât
sur les enfants d’Israël. » (Vayichla’h,
36 ; 31).
Cette différence de statut, entre Ismaël
et Essav, soulignée par la Thora, apparaît dans les
contrastes qui existent entre l’Orient et l’Occident.
Nos Sages expliquent que cette lutte est gigantesque,
et que ses enjeux sont fondamentaux.
Mais la Thora ne se contente pas de constater,
elle nous indique également la conduite à suivre pour
éviter les embûches de l’exil.
Yaakov représente justement le Juif de
l’exil. La plus grande partie de sa vie, il fut contraint
à vivre en dehors d’Eretz Israël.
La paracha de cette semaine est appelée
la paracha de l’exil par le midrach (cf Nahmanide 33 ; 15),
car elle nous indique justement comment se comporter dans l’obscurité
de l’exil. Il est intéressant de savoir que nos Sages,
à chaque fois qu’ils devaient se présenter à
Rome relisaient et réétudiaient cette paracha.
Penchons-nous donc quelques instants sur l’attitude
de notre père Yaacov dans ses rapports avec son frère
Essav.
A mon seigneur Essav…
Yaacov décide tout d’abord de prévenir
son frère de son arrivée, ce à quoi il n’était
pas obligé. Il charge des émissaires de transmettre
ce message : « Vous direz ainsi à
mon seigneur, à Essav : Ainsi parle ton serviteur Yaacov
» (32 ; 5), et plus loin : « A
mon seigneur, Essav, pour obtenir faveur à ses yeux. »
(32 ; 7) On le voit, Yaacov se fait petit devant son frère
Essav.
De cette attitude découlera comme une sorte
de décret pour le peuple juif : il ne pourra pas se battre
ouvertement contre Essav, et ce jusqu’à la fin des
temps. Et on a pu le constater, tout au long de l’histoire,
le peuple juif a dû chercher des compromis pour vivre avec
les autres peuples. Nous sommes contraint de rechercher à
tout prix les équilibres dans cet antagonisme.
Et nous constatons aujourd’hui cet état
de fait, qui est incompréhensible. Sans rentrer dans la géopolitique,
alors qu’Israël est la quatrième puissance militaire
mondiale, l’état hébreu paraît ne pas
avoir droit d’agir en légitime défense.
Quand les Etats-Unis décident d’assurer
leur sécurité en Afghanistan, au prix de nombreuses
vies humaines, personne ne peut les en empêcher. En revanche,
alors qu’Israël est menacé dans son existence
même, l’armée est contrainte à l’impuissance,
et les Juifs en peuvent pas se défendre comme il le devraient.
Tant que nous ne sommes par arrivés à une indépendance
spirituelle totale, nous restons soumis aux autres nations, à
Essav.
Un enjeu extraordinaire
Car c’est bien ici que se trouve l’enjeu
exposé par la Thora. Les patriarches ont atteint un niveau
spirituel individuel fixant ainsi la dimension de la nation juive.
On peut d’ailleurs voir, toujours dans la paracha de cette
semaine, que ce qui touche les patriarches concerne tous les Juifs,
pour toujours.
Après la bataille avec l’ange, Yaacov
est blessé au nerf sciatique : «
C’est pourquoi les enfants d’Israël ne mangent
point, aujourd’hui encore, le nerf sciatique, qui tient à
la cavité de la cuisse. » (32 ; 33).
Le peuple juif dans son ensemble doit faire un
travail de perfection, pour d’abord « concrétiser
» collectivement ce à quoi sont parvenus nos patriarches
individuellement. Et ensuite poursuivre l’œuvre de perfection
humaine afin que le peuple juif mérite d’être
les représentants de la divinité.
User de diplomatie
Mais l’on peut se demander pourquoi Yaacov
a-t-il choisi d’adopter cette attitude. C’est d’ailleurs
le sens du midrach raba dans notre paracha, qui émet une
critique vis à vis de notre patriarche :
Pourquoi provoquer Essav alors que rien obligeait
Yaacov à le prévenir de son arrivée ? La raison
est qu’il n’a pas voulu se battre contre son frère
par peur de tuer ou de se faire tuer. Il a donc préféré
user de diplomatie pour obtenir la paix.
Un peu plus loin, le midrach semble au contraire
respecter la décision de Yaacov puisqu’il relate l’anecdote
suivante…
Rabbi Yehouda Hanassi dicta à son secrétaire
une missive destinée à Antonin, consul Romain en Israël,
qui commençait par les mots suivants : « De ton serviteur
Juda à notre maître, le roi Antonin ». Son secrétaire
lui demanda : «Pourquoi te rabaisser ainsi devant lui ?»
« Suis-je mieux que notre père Yaacov
», lui répondit-il, qui s’adresse à Essav
dans les termes que nous connaissons. Ainsi, le midrach montre le
rapport entre les nations qui a été fixé pour
toutes les générations par l’action de Yaacov.
Sous un certain aspect, le midrach semble critique,
sous un autre, il semble respecter l’attitude de Yaacov comme
étant un exemple.
Il apparaît des paroles de nos sages dans
ce midrach que Yaacov avait les capacités spirituelles d’ignorer
Essav et de ne pas se rabaisser devant lui. Une fois qu’il
n’a pas mené cette lutte, nous n’avons pas la
les forces spirituelles nécessaires pour le faire.
L’attitude des Nations à l’égard
du peuple juif
Nous voyons que la réaction d’Essav
fut pour le moins imprévue, et qu’elle tend à
prouver que Yaacov avait vu juste. En effet, le verset (33 ; 4)
stipule : « Essav courut à
sa rencontre, l’embrassa, se jeta à son cou et ils
se mirent à pleurer. »
Il est intéressant de se référer
au commentaire de Rabbi Shimon Bar Yo’haï, rapportée
par Rachi (33 ; 4) : « Rabbi Shimon Bar Yo’haï
explique que c’est un principe fondamental que Essav hait
Yaacov, mais qu’à cet instant précis, il eut
pitié, et il l’a embrassé de tout son cœur.
» Essav a beau nous sourire, il nous hait. Rav Cha’h
zatzal disait à ceux qui arguaient que les Etats-Unis soutiennent
inconditionnellement Israël, qu’au départ, à
l’ONU, les Etats-Unis s’étaient opposés
à la création de l’état hébreu,
alors que l’URSS et la France y étaient favorables.
Par la suite, quand les intérêts des uns et des autres
ont changé, les deux grands blocs ont inversé leurs
positions…
Aujourd’hui, après les attentats
du 11 septembre, les Etats-Unis, ont clairement signifié
à Israël que la coalition mondiale qu’ils tentent
de mettre sur pied, en cherchant à y inclure les Arabes,
est plus importante que la sécurité des Juifs en Israël.
Parce que nos patriarches
ont fixé un certain rapport entre nous et les autres peuples
et parce que notre mission est de concrétiser leurs actions
au niveau national, nous devons nous inspirer des actes de nos ancêtres.
Nous avons la chance immense de posséder un livre qui nous
indique le chemin pour s’orienter dans le dédale de
l’exil, alors que nous vivons sans Temple et sans présence
d’Hachem révélée dans le monde, cela
jusqu’à l’ère messianique.
Yaacov n’a pas osé lutter, et c’est ainsi qu’est
fixée notre relation avec les peuples. Ne pas chercher à
attiser la haine et savoir faire profil bas quand il le faut, voilà
sans doute l’une des leçons de sagesse que nous livre
la Thora…
Ce dvar Thora est dédié à
la mémoire de mon maître, le rav Eliezer Menahem Man
Cha’h. |