| Chabbath
Parachat Matoth- Mass’é
Spiritualité essentielle
Par le rav Eliahou Elkaïm
Dans la deuxième partie de la paraPrendre
en compte les contingences matérielles, assumer ses responsabilités
financières, peut être une attitude que nous demande
la Thora. Mais attention à ne pas confondre l’essentiel
et l’accessoire…
Dans la deuxième partie de la paracha de Matoth, nous prenons
connaissance de la requête (auprès de Moïse) des
tribus de Gad et de Ruben, qui possédaient de très nombreux
troupeaux.
Voici cette demande: «‘Ataroth, Divon, Yaazer, Nimra,
‘Hesbon et Elalé, Sébam, Névo et Véon,
ce pays que l’Eternel a fait tomber devant les enfants d’Israël,
est un pays propice au bétail; or, tes serviteurs ont du
bétail.’ Ils dirent: ‘Si nous avons trouvé
grâce à tes yeux, que ce pays soit donné en
propriété à tes serviteurs. Ne nous fait point
passer le Jourdain. (Nombres 32; 3-5).
Moïse leur répond de façon très véhémente:
«Quoi, vos frères iraient au combat et vous demeureriez
ici! Pourquoi voulez-vous décourager les enfants d’Israël
de marcher vers le pays que leur a donné l’Eternel?»
(Nombres 32; 6-7).
Prendre possession du territoire
Moïse leur rappelle ensuite la faute des Explorateurs (Méraglim),
qui découragèrent le peuple d’Israël de
se rendre au pays de Canaan, ainsi que le châtiment que subit
toute la communauté d’Israël. Puis il conclut:
«Et voici, vous prenez la place de vos pères, engeance
de pêcheurs, pour ajouter encore à la colère
de D.ieu contre Israël! Oui, si vous vous détachez de
Lui, Il continuera encore de les laisser dans le désert,
et vous aurez fait le malheur de ce peuple» (Nombres 32; 14-15).
Ruben et Gad lui répondent alors qu’ils sont prêts
à installer leurs femmes et leurs enfants en Transjordanie,
à y construire des parcs à brebis pour les troupeaux,
pour participer ensuite à la conquête de la terre promise,
et ce jusqu’à l’installation définitive
de toutes les tribus. Seulement ensuite, ils reviendront prendre
véritablement possession du territoire qu’ils demandent.
Moïse leur demande de confirmer fermement leur engagement
et les autorise à installer leurs familles sur ces territoires.
Une lecture superficielle de ce texte peut laisser penser qu’il
s’agit d’un simple malentendu: Moïse n’a
pas compris les véritables intentions de ces deux tribus.
Mais après leurs explications, leur demande devient légitime.
Quatorze ans de séparation
Cette approche cependant comporte deux écueils.
D’abord, s’il s’agit d’une
simple confusion, pourquoi la Thora nous décrit-elle avec
tant de détails la réaction de Moïse?
Ensuite, est-il imaginable que le plus grand
des prophètes de tous les temps ait pu si mal comprendre
les intentions des deux tribus?
Par ailleurs, les Midrachim sont très critiques vis à
vis de ces deux tribus, malgré le fait que ces dernières
aient parfaitement tenu leurs engagements.
Le Midrach (Yalkouth Chimoni) relate que ces deux tribus ont suivi
Josué tout au long de la conquête d’Israël,
le raccompagnant même jusqu’à sa demeure.
Alors seulement, ils repartirent retrouver leurs familles, après
quatorze années de séparation!
Les raisons pour lesquelles le Midrach critique l’attitude
des deux tribus sont résumées dans trois textes:
1- «Lorsque la richesse n’est pas directement attribuée
à l’homme par D.ieu, mais est «arrachée»
par lui, cette profusion ne lui portera pas réellement bonheur
Ce fut le cas pour les tribus de Ruben et Gad qui étaient
très riches et possédaient de nombreux troupeaux.
Ils étaient attachés à leurs biens matériels
et c’est pour cette raison qu’ils se sont installés
en ‘Houtz Laaretz (à l’extérieur de la
terre d’Israël).
A noter: Pour autant, la Transjordanie n’a pas le même
statut que les pays situés à l’extérieur
d’Israël. En effet, ce territoire a également
été sanctifié, mais d’une façon
moindre qu’Israël proprement dit. C’est la raison
pour laquelle ce territoire est, entre autre, exempté de
la mitsva des Bikourims.
Cet attachement aux bien matériels est la raison pour laquelle
ces deux tribus furent exilées avant les autres, comme il
est écrit dans les Chroniques (1; 5-6):
«Il déporta les Rubénites, les Gadites…
Ce qui leur a causé ce malheur? C’est qu’ils
se sont détachés de leurs frères à cause
de leurs troupeaux.» (Midrach Tan’houma, idem Rabba
22; 7).
2- «Il est écrit: ‘Le sage a le cœur à
droite, le cœur du sot se trouve à gauche.’»
(Ecclésiaste 10; 2)
Le sage a le cœur à droite: C’est Moïse,
qui possède une bonne évaluation des valeurs.
Le cœur du sot se trouve à gauche: c’est le cœur
des enfants de Ruben et Gad, qui ont interverti les valeurs: ils
ont fait de l’accessoire l’essentiel et de l’essentiel
l’accessoire.
Ils étaient plus attachés à leurs troupeaux
qu’à leurs enfants et ils l’ont exprimé
quand ils dirent à Moïse: «Nous voulons construire
des parcs à brebis pour notre bétail et des villes
pour nos enfants.» (Nombres 32; 16).
Moïse leur répondit: «Cette façon de voir
les choses n’est pas la bonne. Faites de l’essentiel
l’essentiel et construisez d’abord des cités
pour vos enfants et ensuite des parcs pour vos troupeaux.»
(Nombres 32; 24)
Les mains pleines
Et D.ieu leur dit (à Ruben et Gad): «Vous êtes
plus attachés à vos troupeaux qu’à vos
enfants. Cela va entraîner que vos biens ne bénéficieront
pas de la bénédiction divine.»
C’est ce que les Proverbes (21; 21) expriment: «Des
biens acquis avec précipitation ne jouiront pas de la bénédiction
divine.» (Bamidbar Rabba 22; 9)
Le troisième texte du Midrach se trouve dans Vayikra Rabba
(3; 1) et il exprime la prise de conscience de Gad et Ruben sur
leur erreur: «Plutôt une simple poignée dans
le calme que d’avoir les mains pleines en peinant et en courant
après le vent.» (Ecclésiaste 4; 6).
Rabbi Its’hak relie ce verset à Ruben et Gad, qui
dirent, en entrant en terre d’Israël, voyant combien
cette terre était bénie en semences et en arbres fruitiers:
«Plutôt une simple poignée dans ce pays que les
mains pleines en Transjordanie.»
Les vives critiques que nous venons de citer doivent être
comprises dans leur contexte véritable : les deux tribus
qui sont ainsi jugées faisaient partie intégrante
du dor Hamidbar, la génération du désert, cette
génération sans précédent, qui vécut
une proximité divine inégalée.
Plus encore, comment comprendre de telles accusations,
alors que ces deux tribus acceptèrent sans hésitation
les exigences de Moïse, et furent la tête de lance de
la conquête de Canaan, les proches de Josué, acceptant
une séparation de leur famillependant quatorze ans ?
Nos maîtres (Mi’htav méeliahou, Michnath Rabbi
Aaron, Leket Si’hoth Moussar de Rabbi Eizik Sher) apportent,
chacun dans son style particulier, un nouvel éclairage à
cette question.
Il est clair qu’au départ, les intentions de nos deux
tribus étaient parfaitement pures. Leur volonté était
de trouver le meilleur endroit pour gérer leur fortune, et
cela dans un seul et unique but: pouvoir ainsi s’adonner,
sans souci matériel, à l’étude de la
Thora et au service divin.
Car ils voyaient dans leur réussite financière un
cadeau de D.ieu destiné à leur faciliter leur avodat
Hachem: le service divin.
La Thora nous dévoile ici un secret de vie:
Le souci exacerbéde s’assurer une
sécurité matérielle, même s’il
est mû par des intentions morales pures, et même s’il
existe chez des hommes d’un très grand niveau moral,
comporte un grave danger: celui de s’attacher à ces
valeurs «techniques», perdant en court de route l’Esprit
pour lequel on s’y était préoccupé.
Moïse a immédiatement perçu ce danger.
Car même les raisons les plus valables et les considérations
les plus pures n’étaient pas suffisantes pour justifier
le fait de ne pas désirer entrer en terre d’Israël,
ce qui signifiait renoncer à la sainteté de cette
terre où D.ieu est présent à chaque instant.
C’est ce qui explique la violente réaction de Moïse,
destinée à leur faire prendre conscience de leur erreur.
Le fait de mettre en avant les besoins du bétail avant ceux
des enfants n’était que le symptôme de cette
dérive vers l’attachement au matériel.
Les conséquences de leur fausse orientation furent grandes,
même si ces hommes, d’un indéniable niveau moral,
ont accepté la critique de Moïse, l’ont intériorisé
au point de se donner corps et âmes dans la conquête
d’Israël et ainsi de réparer leur faute initiale.
Malgré cela, l’éloignement des autres tribus,
associé au fait de vivre sur un territoire d’une sainteté
moins importante, provoqua un déclin, une dégradation,
qui par la suite, entraîna leur exil prématuré.
Une autre remarque sur ce texte va nous permettre de découvrir
un enseignement, spécialement intéressant pour notre
époque.
Un passage étonnant
Les tribus qui se sont présentées devant Moïse
sont celles de Ruben et Gad.
Mais lorsque Moïse attribue les territoires de Transjordanie,
une troisième tribu est mentionnée:
«Alors, Moïse octroya aux enfants de Gad et à
ceux de Ruben, ainsi qu’à la moitié de la tribu
de Manassé, fils de Joseph, le domaine de Si’hon, roi
des Amorréens et le domaine d’Og, roi du Basan.»
(Nombres 32; 33)
Rabbi Naftali Zvi Yehouda Berlin zatsal, Roch Yéchiva de
Volozhin, (appelé par ses initiales le Netsiv, l’un
des plus grands maîtres du 19ème siècle), explique,
dans son commentaire «Heemek davar» (Deutéronome
3; 16), preuves à l’appui, pourquoi Manassé
va lui aussi être installé en Transjordanie.
Dans Devarim, Moïse raconte, avant son décès,
les événements marquants qui se sont produits durant
la période du désert. Le passage concernant l’octroi
des territoires de Si’hon et Og est pour le moins étonnant.
« Ce pays-là, nous en prîmes possession dans
ce même temps. Depuis Aroer sur le torrent d’Arnon,
plus la moitié du mont Galaad avec ses villes, je le donnais
aux tribus de Ruben et de Gad. Et tout le Basan, où régnait
Og, je le donnais à la demi-tribu de Manassé, tout
le district de l’Argob, enfin tout le basan, lequel doit se
qualifier terre de Rephaïtes. Yaïr, descendant de Manassé,
s’empara de tout le district d’Argob, jusqu’aux
confins de Gheshour et de Maaca, et lui donna son nom, appelant
le Basan Boug de Yaïr, comme on l’appelle encore aujourd’hui.
A Makhir, je donnais le Galaad. Et aux enfants de Ruben et de Gad,
je donnais depuis le Galaad jusqu’au torrent d’Arnon.»
(Deutéronome 3; 12-6)
Injustice?
On le voit, Moïse commence par citer les terres accordées
à Ruben et à Gad, puis intercale une longue description
des territoires accordés à la demi-tribu de Manassé,
pour reprendre ensuite la description des contrées transmises
à Ruben et à Gad.
Pourquoi une telle interruption dans le récit?
Plus encore, une étude attentive des textes montre que la
demi-tribu de Manassé a reçu une superficie bien plus
importante que les deux tribus ensemble.
Pourquoi cette différence?
Par ailleurs, à aucun moment, Moïse
ne demande à Manassé le même engagement que
celui de Ruben et de Gad. Injustice?
Le Netsiv apporte un nouvel élément qui va nous aider
à voir plus clair.
Pour cela, il cite Avoth de Rabbi Nathan (27; 4):
« Au début, on disait: le blé se trouve en
Judée, la paille en Galilée et la balle en Transjordanie.»
D’après lui, ce texte possède une signification
allégorique: le blé représente les maîtres
en Thora.
Le Midrach interprète les mots de la bénédiction
d’Isaac (Génèse 27; 28), et voit dans l’expression
«verov dagan» (littéralement: une abondance de
blé), une allusion à la profusion des maîtres
de Thora.
Dans notre passage, il s’agit donc également des sages
de la Thora.
Leur niveau est très haut en Judée, moins en Galilée,
et moins encore en Transjordanie, cette dernière contrée
ne recelant que très peu de connaissances en Thora.
Il ne s’agit pas d’un hasard, mais la sainteté
d’un endroit le rend plus ou moins propice à la profusion
de Thora qui va y régner.
Le Netsiv poursuit en expliquant que Moïse a voulu compenser
ce manque, afin de garantir l’avenir des deux tribus, Ruben
et Gad.
Car la présence de centres d’études de Thora
et de Maîtres érudits est essentielle pour la pérennité
de chaque communauté.
A cet effet, il s’est adressé à la tribu de
Manassé, qui comptait parmi elle des maîtres de haut
niveau.
L’avenir en péril
Nos maîtres interprètent les mots du cantique de Débora
(Juges 5; 14: «Makhir (descendant de Mannassé) a produit
des législateurs», comme signifiant: des maîtres
de Thora.
Et c’est pour convaincre Manassé d’accepter
de vivre en Transjordanie, que Moïse lui a octroyé un
territoire plus grand que la logique aurait voulu.
A l’appui de sa thèse, le Netsiv cite une opinion
dans le Talmud de Jérusalem (Bikourim chapitre 1; 8)
Le territoire de Ruben et de Gad possédait une sainteté
inférieure à celle d’Israël, ce qui explique
qu’il était exempt de la mitsva des Bikourim. Cela
est dû au fait que ce territoire fut sollicité par
ces derniers.
Le texte de la mitsva des Bikourim (Deutéronome 26; 10)
précise: « Or, maintenant, j’apporte en hommage
les premiers fruits de cette terre dont Tu m’as fait présent,
Seigneur.»
En revanche, sur le territoire accordé à la demi-tribu
de Manassé, on avait le droit d’accomplir cette mitsva,
car ce territoire n’avait pas été demandé
par Manassé.
C’est Moïse qui a sollicité Manassé, avec
l’accord divin. Ce territoire est donc un présent divin.
On l’a compris, c’est la raison pour laquelle Moïse
intercale la description des territoires accordés à
Manassé entre le récit concernant Ruben et Gad:
Il nous dit de cette façon qu’il ne pouvait pas conclure
leur octroi à Ruben et Gad avant d’avoir eu l’accord
de Manassé de vivre dans ces mêmes territoires.
Car sans cela, le risque de voir la Thora se perdre dans ces régions
était trop grand, mettant du même coup l’avenir
de Ruben et Gad en péril.
Cet enseignement, transmis directement par Moïse, est d’une
actualité troublante, et nous en voyons les conséquences
jusqu’à nos jours.
Les seuls endroits où le judaïsme
s’est conservé sont ceux où des maîtres
de Thora ont pu livrer leurs enseignements.
A l’inverse, là où l’étude
de la Thora a cessé d’être un élément
vivant, le judaïsme a disparu, petit à petit.
Cette réalité historique est reprise
et développée par le ‘Hafets-Haïm à
plusieurs occasions dans ses écrits.
Et le souci prévoyant de Moïse à
l’égard de Ruben et Gad doit continuer à nous
inspirer, aujourd’hui plus que jamais.
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