Parachath ‘Houkat –
Balak
La bénédiction du frelon
Rav Eliahou Elkaïm
Des malédictions qui se transforment en
bénédictions. Un proverbe qui s’intéresse
aux abeilles et aux frelons. Une histoire drôle pour mieux
comprendre les techniques des ennemis d’Israël ! La paracha
de cette semaine nous ouvre de nouveaux horizons…
La paracha de cette semaine nous décrit
les nombreuses tentatives de Balak, roi de Moab, pour convaincre
Bileam d’utiliser ses pouvoirs surnaturels et que ses malédictions
entraînent la destruction du peuple d’Israël.
Bileam lui-même éprouvait des sentiments
de haine encore plus forts que ceux de Balak envers le peuple juif.
C’est seulement l’intervention divine qui va l’empêcher
de les maudire et le forcer finalement à adresser à
ce peuple les plus belles bénédictions de tous les
temps.
Le Midrach (Yalkouth Chimoni) précise même
:
« Tout ce dont le peuple d’Israël jouit dans ce
monde-ci est le résultat des bénédictions de
Bileam. »
Bileam fut le seul prophète des Nations
ayant eu accès à la Connaissance. Mais cette perception
prophétique n’est pas due à un travail personnel
d’élévation, ni à une recherche de rapprochement
avec D.ieu, comme ce fut le cas pour les prophètes d’Israël
(cf. Maïmonide, Yad ha’hazaka, Hile’hoth Yéssodé
Hathora 7, 1-2).
Rachi (Nombres 22 ; 5) rapporte les paroles de
nos Maîtres qui s’étonnent que D.ieu ait accordé
la prophétie à un homme si peu recommandable.
« Nous aussi, comme les Juifs ! »
Il faut d’abord comprendre pourquoi D.ieu
a envoyé un prophète aux Nations : selon les paroles
de nos Maîtres, c’est pour ne pas laisser la possibilité
à ces mêmes Nations de justifier leur mauvaise conduite
par l’absence d’un guide éclairé.
Le jour où D.ieu se dévoilera, ils
pourraient dire : « Si nous avions eu, nous aussi, comme les
Juifs, un prophète pour nous guider, nous aurions respecté
la volonté divine ! »
Ce qui va se passer en fait, c’est que,
bien au contraire, au lieu d’améliorer la conduite
des Nations, Bileam va utiliser son influence pour les inciter à
une plus grande perversion.
Alors que jusqu’à son époque
il y avait un certain respect des bonnes mœurs, Bileam est
celui qui va les pousser à la dégradation morale,
et même à la prostitution.
Nos Maîtres dans leur analyse de la personnalité
de Bileam, arrivent à la conclusion que cet homme incarne
toute la bassesse humaine (Pirké Avoth 5 ; 19).
C’est que la connaissance à laquelle
il a eu accès n’a pas été le fruit d’un
travail personnel d’élévation morale.
L’accès à la prophétie,
quand elle n’est pas accompagnée d’un travail
personnel d’élévation moale, n’a aucune
influence sur l’homme. Au contraire, elle peut être
utilisée à des fins très dangereuses.
Cela nous permet de comprendre l’enthousiasme
de Bileam à réaliser les sombres projets de Balak,
sachant pertinemment que la volonté divine était différente.
Ce n’est que par la Miséricorde de D.ieu que ces malédictions
vont se transformer en bénédictions…
Un texte du Midrach (Devarim Rabba 1-4) ajoute
un nouvel élément :
« Rabbi A’ha ben ‘Hanina dit : la to’ha’ha
(les châtiments) si le peuple d’Israël ne respecte
pas la Thora, annoncée par Moïse dans les parachioth
Be’houkotaï et Ki-tavo, auraient dû l’être
par Bileam, alors que les bénédictions de Bileam auraient
dû être dites par Moïse.
Mais cet ordre des choses comportait un risque
:
Si Bileam avait transmis la to’ha’ha
au peuple juif, Israël aurait pu la rejeter en disant : «
C’est parce qu’il nous hait qu’il nous dit cela
».
Et si Moïse leur avait adressé les
bénédictions de Bileam, les Nations auraient pu dire:
« C’est parce qu’il les aime qu’il les bénit.
»
C’est pour cette raison que D.ieu fixa cette
répartition. Ainsi, les bénédictions et la
to’ha’ha seront l’apanage reconnu du peuple d’Israël.
Le Chem Michmouel (année 5675) cite Rachi
(Nombres 22-12) qui, lui-même, cite le Midrach sur le verset
qui suit.
« D.ieu dit à Bileam : « Tu
n’iras point avec eux. Tu ne maudiras point ce peuple car
il est béni. »
Pourquoi D.ieu doit-Il préciser : ‘car
il est béni’ ? Il aurait suffit d’interdire à
Bileam de les maudire…
C’est que Bileam proposa, puisqu’il
ne pouvait les maudire, de pouvoir au moins les bénir. Et
c’est à cette proposition que D.ieu lui répondit
: « Ils n’ont pas besoin de tes bénédictions,
puisqu’ils sont déjà bénis. »
Et le Midrach cite à ce sujet le proverbe
: « On dit au frelon : ‘Je ne veux ni de ton miel ni
de ton dard.’ »
Ce texte semble contredire le Midrach cité
plus haut, duquel il ressort que le plan divin était justement
que ce soit Bileam qui les bénisse.
Pourquoi alors lui refuser sa demande ?
Un être pervers
Une deuxième remarque s’impose :
La Thora (Deutéronome 23 ; 6) précise
: « Mais l’Eternel ton D.ieu, n’a pas voulu écouter
Bileam, et l’Eternel ton D.ieu, a transformé pour toi
la malédiction en bénédiction, car il a de
l’affection pour toi, l’Eternel ton D.ieu. »
Les mots de ce verset semblent signifier que c’est
une malédiction que Bileam a adressée à Israël.
Pourtant, les textes de notre paracha sont explicites
: même si ce fut contre son gré, ce sont bien des bénédictions
que Bileam adressa à Israël.
Selon le Chem Michmouel, pour répondre
à ces apparentes contradictions, il faut revenir sur le proverbe
utilisé par le Midrach.
Ce dernier fait remarquer que ce n’est pas
par hasard que le Midrach a pris l’exemple du frelon, alors
qu’il aurait été plus attendu de parler des
abeilles, dont le miel est bien plus répandu.
Le Talmud (Be’horoth 7b) se penche sur le
fait que le miel soit permis à la consommation, alors que
cela paraît inconciliable avec le principe fondamental de
« Kol hayotsé min hatamé Tamé »
(toute substance provenant d’un être interdit à
la consommation est elle-même interdite).
Le miel, issu de l’abeille qui est interdite
à la consommation aurait du être lui aussi interdit.
Pour répondre à cela, le Talmud précise : «
L’abeille introduit le pollen dans on organisme et le régurgite
sans y ajouter de substance qui vienne de son propre corps.»
C’est la raison pour laquelle le miel est cacher.
Du même texte du Talmud, il ressort que
le processus n’est pas le même pour le frelon. Ce dernier
mélange au pollen une substance sécrété
par son organisme. (L’autorisation de manger de ce «
miel » fait l’objet d’une discussion entre Tanaïm.)
D’après le Chem Michmouel, si le Midrach
a choisi l’exemple du frelon, c’est pour exprimer une
idée profonde : les bénédictions les plus belles,
si elles viennent d’un être pervers comme l’était
Bileam, deviennent des malédictions, car son dard y est mêlé.
C’est la raison profonde pour laquelle D.ieu
refusa la proposition de Bileam.
Mais alors, comment se fait-il que Bileam ait malgré tout
adressé ses « bénédictions » ?
Et que celles-ci aient eu un effet aussi bénéfique,
comme le dit le Midrach Yalkouth Chimoni ?
La parole divine
Le Chem Michmouel cite le Ohr Ha’haïm
et le Zohar sur le verset :
« L’Eternel mit Sa parole dans
la bouche de Bileam » (Nombres 23 ; 5).
Ces derniers interprètent ce texte : c’est D.ieu Lui-même
qui parla, et ce n’est qu’une illusion auditive qui
permettait de penser que ce fut Bileam qui parlait.
Il y avait une séparation entre la bouche
de Bileam et la parole divine afin que le dard de Bileam ne transforme
pas l’essence de ces saintes paroles.
C’est la raison pour laquelle la proposition
de Bileam fut repoussée sans équivoque.
Que ce soit lui qui les bénisse directement aurait eu l’effet
inverse. Il a fallu que D.ieu intervienne de cette façon
pour que l’impression prévalante soit que c’était
Bileam qui les bénissait.
Les Nations verront que c’est effectivement
l’ennemi le plus farouche d’Israël qui les bénit.
Mais en réalité, ce n’est pas lui qui les bénit,
mais la Parole divine.
Ainsi, les mots du verset : « L’Eternel
ton D.ieu a transformé pour toi les malédictions en
bénédictions » deviennent limpides.
Rabbi Eliahou Lopian, dans un autre texte, illustre
avec humour cette idée par une petite histoire…
Un couple gérait une auberge qui était
merveilleusement située. Le service y était excellent,
la cuisine de qualité… et la clientèle fidèle.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au
jour où la discorde s’installa dans le couple.
Dans un premier temps, c’est en privé
que se déroulaient les disputes et les altercations. Mais
la situation dégénéra et les clients devinrent
les témoins surpris de violentes querelles, où les
injures ne manquaient pas.
Le prestige de l’auberge ne suffit plus
à attirer la clientèle qui préféra renoncer
à ce spectacle peu encourageant.
Réalisant l’ampleur de leur problème,
nos deux conjoints décidèrent de faire appel à
un rabbin.
Mais on s’aperçut bien vite que les
tentatives de réconciliation menaient à l’échec,
le fossé étant devenu infranchissable.
Mais comment sauver ce qui pouvait encore l’être
: l’auberge ?
Un code secret
Le Rav donna son avis : « Je n’ai
qu’un seul conseil à vous donner : fixez entre vous
un code qui fera que les mots gentils signifient des injures et
exercez-vous dans ce sens.»
Aussitôt dit, aussitôt fait, notre
couple commença à se disputer en s’échangeant
des mots tendres.
Dans un premier temps, les clients qui restent
assistent à un changement notable.
Mais très vite, ils deviennent les spectateurs de scènes
étranges : le nouveau spectacle est celui d’un homme
et d’une femme qui se disent des gentillesses et autres expressions
de tendresse, le tout accompagné de lancement d’objets
de toutes sortes.
Les bénédictions
de Bileam ressemblent aux mots tendres de notre couple. Elles ne
sont que des malédictions camouflées, codées.
Et il aura fallu l’intervention divine pour transformer le
mal et la méchanceté en véritables bénédictions.
C’est le sens véritable du verset : « Mais l’Eternel
ton D.ieu, n’a pas voulu écouter Bileam, et l’Eternel
ton D.ieu, a transformé pour toi la malédiction en
bénédiction, car il a de l’affection pour toi,
l’Eternel ton D.ieu. » (Deutéronome 23 ; 6).
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