| Chabbath Parachat Bamidbar
Apprendre à se connaître…
et découvrir son vrai rôle
Par le Rav Eliahou ELKAIM
Par la description du recensement qui eut lieu
dans le désert, nous avons la possibilité de comprendre
le rôle du peuple juif et par-là, d’accéder
à une connaissance plus intime de soi-même…
La première paracha du livre des Nombres,
Bamidbar, que nous lisons cette semaine, débute par l’ordre
divin de recenser le peuple d’Israël, dès son
entrée dans le désert.
Un deuxième recensement, qui figure dans
la paracha de Pinhas, aura lieu à la fin du périple
dans le désert, après le fléau qui frappa la
communauté d’Israël, conséquence de la
faute d’une partie du peuple qui fut séduit par les
filles de Moab.
Dans le Talmud et dans les Midrachim, le livre
de Bamidbar est d’ailleurs appelé « Le livre
des recensements » (‘Houmach hapekoudim).
Cela laisse supposer que pour nos maîtres,
l’essence même du livre de Bamidbar réside dans
cette notion.
Mais pourquoi accorder une place tellement importante
à des procédures qui paraissent essentiellement techniques
?
Cela paraît d’autant plus étonnant
que la Thora, si concise sur des sujets fondamentaux, s’attache
à décrire en détail, au risque de se répéter,
les chiffres de ce recensement. Ces chiffres sont cités pour
chaque tribu, mais aussi pour les quatre camps qui se trouvaient
autour du Tabernacle, et enfin pour le chiffre total de la communauté
dans son ensemble.
L’emplacement des différentes tribus
dans le campement et l’ordre divin adressé à
chaque tribu de déployer des bannières, fait aussi
l’objet d’une description détaillée.
Derrière ces procédures administratives,
il semble donc que se cache un sens profond qui transcende la simple
arithmétique.
A travers les écrits de nos Maîtres
tentons de découvrir la signification véritable de
ces recensements et de tirer ainsi des enseignements qui nous concernent
dans notre propre génération.
Penchons-nous dans un premier temps sur l’aspect
étymologique.
Double sens
Le mot « pekoudim », traduit généralement
par « recensement », a un double sens.
En effet, « compter » est traduit en
hébreu par « lispor », alors que le mot «
pekoudim » est utilisé également pour définir
une fonction.
Au début de la Méguila d’Esther
(2 ; 3), le même terme est utilisé : « Yafked
Hamele’h pekidim… » :
« Et que le Roi institue des fonctionnaires
dans toutes les provinces de son royaume, chargés de rassembler
toutes les jeunes filles vierges… »
Dans ce cas, on ne parle pas de recensement, ni
de compte, mais de placer un homme dans une fonction.
Le recensement représentait aussi une investiture
de chaque individu dans sa fonction particulière au sein
de la communauté d’Israël, que ce soit dans le
cadre de la famille, de la tribu ou du camp.
Dans son commentaire sur les deux versets 1 ; 3
et 1 ; 45 (Nombres), Na’hmanide exprime une idée similaire.
1- « Le sens
du terme « pekida » est « hachga’ha »
: rappel de la providence, comme l’exprime le verset : ‘Or,
l’Eternel s’était souvenu (pakad) de Sara, comme
Il l’avait dit.’ » (Genèse 21 ; 1)
2- « Celui
qui venait se faire recenser par le père des prophètes
et par son frère le Grand Prêtre, présentant
son identité devant eux, avait un mérite de vie. Car
Moïse et Aharon maîtrisaient le secret des âmes
et de la collectivité ; par ce contact direct, chacun obtenait
leur attention pour qu’ils intercèdent en leur faveur
auprès de D.ieu, et les fassent jouir de la miséricorde
divine. »
On le voit, ce recensement dépasse les contingences
administratives et à ce sujet, il est intéressant
de mentionner le Gaon de Vilna (Biour Hagra – Proverbes 16
; 4)
D’après lui, le rôle du prophète
n’est pas seulement de transmettre le message divin à
la communauté : il lui incombe également de le faire
pour chaque individu.
« Au moment où la prophétie
était présente au sein d’Israël, chacun
allait consulter le prophète, qui avait la capacité
de discerner les aptitudes cachées de l’âme et
de lui définir la mission particulière à remplir
dans ce monde.
C’était une opportunité exceptionnelle,
offerte à tous, de connaître sa mission et d’être
suivi dans son accomplissement.
Et l’on sait, texte à l’appui,
que cette opportunité était saisie par tous les Juifs,
très régulièrement.
Au sujet de la sunamite : « Elle manda son
époux et lui dit : ‘Envoie-moi je te prie un serviteur
avec une ânesse. Je cours chez l’homme de D.ieu (Elysée)
et je reviens. »
Il répondit : « Pourquoi vas-tu chez
lui aujourd’hui ? Il n’y a point de néoménie,
point de fête. » (Rois 4 ; 22, 23)
On le voit, il était de coutume de se rendre
chez le prophète à des occasions régulières.
Le recensement auprès de Moïse et d’Aaron
comportait bien évidemment cet aspect fondamental : découvrir
la mission de chaque individu dans sa vie personnelle et communautaire.
Il s’agit donc d’une véritable
investiture, et là se trouve le sens véritable de
cette « pékida »
L’arbre et les âmes
Pour bien comprendre l’enjeu de ce recensement,
il nous faut situer la génération du désert
(Dor hamidbar) dans son contexte historique.
Le Ram’hal, dans « Dére’h
Hachem (partie 2, chapitre 4, paragraphe 5) nous donne des éléments
précieux pour comprendre l’Histoire d’Israël.
« Les soixante myriades d’enfants d’Israël
(une myriade représentant 10 000 personnes, il s’agit
donc ici de 600 000 personnes), qui sont sorties d’Egypte
représentent l’image finale de l’arbre d’Abraham
et toutes les âmes du peuple d’Israël jusqu’à
la fin des temps seront des émanations de ces 600 000 racines.
»
Pour mieux comprendre ce texte, il
faut davantage pénétrer la pensée du maître.
Après Adam, D.ieu a choisi l’âme
qui allait « englober » toutes les âmes à
venir du peuple élu. Et ce fut Avraham qui fut cet homme.
A partir de lui, et jusqu’à Mathan Thora, se sont développées
des « racines d’âmes ».
Après Mathan Thora, la révélation
au mont Sinaï, ces 600 000 racines d’âmes vont
donner naissance à toutes les âmes qui vont exister
jusqu’à la fin des temps. Ces âmes à venir
sont des émanations de ces âmes de départ, et
ne sont pas des racines.
Rabbi Zadoc Hacohen de Lublin dans « Israël
Kedochim » (chapitre 5), complète cette explication.
Il rapporte, au nom de ses maîtres, l’interprétation
du verset :
« Ainsi devint-il roi de Yéchouroun,
les chefs du peuple étant réunis, les tribus d’Israël
unanimes. » (Deutéronome 33 ; 5)
« Quand on dit les chefs du peuple, il ne
s’agit pas d’une partie de la communauté, mais
de la génération du désert tout entière.
La Thora les appelle tous des chefs de peuple, car tous les membres
de cette génération (en fait, leurs âmes) seront
par la suite les âmes des dirigeants des générations
à venir. Car l’âme du plus simple des membres
de cette génération sera réincarnée
(guilgoul) dans l’âme d’un des dirigeants spirituels
d’une des générations à venir.
Il n’y aura pas, et ce jusqu’à
la fin des temps, de génération qui atteindra le niveau
moral et spirituel des enfants d’Israël dans le désert.
»
La lutte de l’esprit
Le périple dans le désert est présenté
dans le Zohar (cf. Chem Michmouel Bamidbar année 5670) dans
une perspective très particulière, qui va venir préciser
le rôle des Juifs…
« Et aussi dans le désert où
tu as vu l’Eternel. » (Deutéronome 1 ; 31).
Que signifie « Tu as vu ? »
C’est que l’Eternel a mené Israël
vers le désert le plus aride de tous les déserts,
comme il est écrit : « Qui t’a conduit à
travers ce vaste et redoutable désert, plein de serpents
venimeux et de scorpions… » (Deutéronome 8 ;
15)
Pourquoi une décision apparemment si cruelle
?
Au moment où le peuple juif sort d’Egypte,
atteignant la dimension de nation, comptant soixante myriades, le
royaume céleste s’est renforcé et déployé
partout, la lune s’est éclairée et le royaume
du mal s’est affaibli. C’est alors que D.ieu a mené
Israël vers le désert, lieu où les forces du
mal ont le plus d’emprise.
Elles sont sur leur terrain propre.
Le but était de briser cette emprise et
d’affaiblir ces forces.
Le peuple juif «
a vu » sa mission, mission très particulière,
de la génération du désert dans son ensemble,
qui consistait en une lutte de l’esprit d’une envergure
et d’une importance sans précédent.
Même si nos maîtres ne nous ont dévoilé
qu’un aperçu de cette lutte, les mots du Zohar sont
évocateurs.
Au vu de l’enjeu de cette mission collective,
nous pouvons mieux comprendre l’importance du rôle de
chaque individu, et de ce fait, le sens profond de cette pekida.
Et c’est dans ce sens que nous devons comprendre
l’ordre concernant les degalim, drapeaux ou bannières
que devait arborer chaque tribu.
Un amour tout particulier
« Chacun sous sa bannière d’après
les signes de la maison paternelle, ainsi camperont les enfants
d’Israël » (Nombres 2 ; 1)
Le Midrash, au sujet de ce verset, se réfère
à un autre verset, tiré des Psaumes :
« Nous allons célébrer Ta victoire,
arborer comme un drapeau le Nom de notre D.ieu. » (20 ; 6)
C’est que D.ieu a mis Son Nom sur le nôtre,
et nous a fixé des bannières, comme il est écrit
« chacun sous sa bannière » (Nombres 2, 2) :
« C’est un amour tout particulier que D.ieu a manifesté
au peuple d’Israël en leur accordant des bannières,
comme Il l’a fait pour les anges, afin qu’ils soient
particularisés. »
« Il m’a conduite dans le cellier et
sa bannière qu’il a étendue sur moi, c’est
l’amour. » (Cantique des Cantiques 2 ; 4)
Lorsque D.ieu s’est révélé
au Mont Sinaï, vingt-deux myriades d’anges sont descendues
avec Lui.
Et chaque ange portait une bannière différente.
Lorsque le peuple d’Israël eut cette
vision, il exprima le désir de posséder lui aussi
des bannières… Et l’Eternel exauça leur
désir, comme il est écrit : « chacun sous sa
bannière »
Les Nations vont essayer de séduire le peuple
d’Israël en lui disant : « Assimilez-vous, venez
parmi nous, soyez comme nous et nous vous nommerons dirigeants,
vous ferez partie de notre élite, de notre aristocratie.
»
Alors, le peuple d’Israël leur répondra
: « Quelle grandeur pouvez-vous nous apporter, comparée
aux bannières que D.ieu nous a donné dans le désert
? » (Bamidbar Rabba 2, 4)
Mais pourquoi le peuple juif a-t-il ressenti le
besoin de posséder des bannières, à quoi servent-elles,
et pourquoi D.ieu leur accorda-t-Il ce mérite ?
Rabbi Yérou’ham, de Mir, comprend
ce Midrash dans le même ordre d’idée que celui
que nous avons développé plus haut.
Les anges sont ornés de bannières
pour exprimer leur particularisme. La mission de chaque ange n’interférera
jamais avec celle d’un autre. Chaque ange a été
créé avec les aptitudes nécessaires à
sa mission particulière, qui le singularise parmi les myriades
d’autres anges.
C’est ainsi que l’on peut comprendre
le sens des bannières que les tribus d’Israël
arboraient dans le désert : ces drapeaux particularisaient
chaque tribu en fonction de la mission spirituelle qui était
la sienne.
C’est une notion tout à fait différente
des autres nations du monde qui sont pourtant également représentées
par des drapeaux.
Les drapeaux que les nations se sont choisis pour
les symboliser ne sont qu’un élément matériel,
technique, vide de sens. Ils font parfois référence
à un événement historique ou un élément
folklorique. Mais ils n’ont aucun sens spirituel.
A l’inverse, les degalim incarnent la marque
divine qui fixe le rôle de chaque tribu d’Israël
et la particularise au sein de la communauté.
« Je t’ai
connu par ton nom… »
Le Seforno nous permet d’aller encore un
peu plus loin dans cette idée grâce à son commentaire
sur l’expression « dénombrement nominal »
(Nombres 1 ; 2)
« Car chaque individu de cette génération
était représenté par son nom, qui incarnait
sa stature morale, car le niveau était très élevé.
Comme il est écrit au sujet de Moïse : « Je t’ai
connu par ton nom… » (Exode 33 ; 17)
Aujourd’hui, seules certaines personnes sont
réellement représentées par leur nom.
Il en est ainsi des grands de notre génération.
Si l’on parle du Ben Ich Haï, du ‘Hafets
‘Haïm ou du ‘Hazon Ich, la simple évocation
de leur nom nous impressionne et évoque leur grandeur, leur
sagesse, leur particularisme.
A notre époque, seuls quelques géants
ont ce mérite, mais au moment du périple dans le désert,
chaque individu était placé à ce niveau.
Même si nous sommes très loin du niveau
moral et de la mission qui était celle de la génération
du désert, la Thora nous révèle, par ce récit,
la valeur et la particularité de chaque membre du peuple
d’Israël, et cela à tout jamais.
Cette idée est exprimée par le Ram’hal
dans « Le sentier de rectitude » (chapitre 1) : notre
rôle à tous est de découvrir quel est notre
devoir, chacun « dans son monde
» (‘Hovato beolamo)
Car chacun possède son monde. Dans la mesure
où notre mission ne peut interférer avec la mission
d’un autre, on peut considérer que nous avons chacun
notre monde.
Nous sommes les seuls à pouvoir accomplir
la mission qui nous a été assigné par D.ieu.
Le Gaon de Vilna précise que, même
si nous n’avons plus le mérite de pouvoir nous présenter
devant le prophète, D.ieu nous a donné une chance
immense pour découvrir notre mission sur terre :
Celui qui s’attache à
l’étude de la Thora et à la pratique des mitsvoth
avec sincérité pourra se découvrir et ressentir
par lui-même quel est son rôle particulier, unique dans
ce monde.
C’est, dans notre génération,
l’opportunité de connaître la mission que nous
devons accomplir. Notre tafkid, notre pekida.
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